La chaleur ambiante ne prédisposant guère à des réflexions profondes (bien que les sujets « brûlants » ne manquent pas), j’ai pensé à un épisode de la parasha que nous lisons cette semaine – Balak – et qui met en scène un animal doté de la parole, lequel se révèlera plus perspicace que son maître, le prophète Balaam.

Petit résumé du chapitre 22 du livre des Nombres qui nous narre ce récit. Le roi de Moab, Balak, voyant que les Israélites, en route pour Canaan, ont vaincu ses voisins les Ammonites qui refusaient le passage par leur territoire, redoute qu’ils n’en usent de même avec lui. Aussi décide-t-il d’empêcher l’affrontement avec le peuple de Dieu par la ruse.

Il envoie son prophète, Balaam, pour maudire Israël. Ainsi croit-il pouvoir l’emporter sans coup férir sur ses adversaires. Mais Balaam, prophète étranger, va recevoir l’ordre de Dieu de ne pas maudire Son peuple.

Il se met donc en route avec les conseillers de Balak venus le quérir, juché sur son ânesse. En chemin, cette dernière se voit barrer la route par l’ange de Dieu et son glaive flamboyant. Balaam la frappe. Alors, chose inouïe, voici que l’ânesse s’adresse à son maître et lui demande : « Que t’ai-je fait pour que tu me frappes ainsi ? »

Loin d’être surpris, Balaam va engager le dialogue avec elle. Et ce n’est que lorsqu’il aura enfin compris que l’animal avait déjà vu ce que lui, prophète, n’avait pas encore vu, qu’il cessera de s’en prendre à lui et ira accomplir sa mission qui lui fera bénir Israël au lieu de le maudire.

Il n’y a, à ma connaissance, que deux animaux dotés de la parole dans la Bible, le serpent d’Adam et Eve et l’ânesse de Balaam.

C’est qu’on n’est pas ici dans l’univers d’Esope ni de La Fontaine où les animaux représentent des personnages qui s’expriment à travers eux, mettant (un peu) à l’abri leurs créateurs des foudres des puissants !

L’œuvre de La Fontaine a cela d’attrayant que, tout en paraissant raconter des historiettes anodines, elle met en scène tous les acteurs de la vie politique, publique, culturelle, les grands et les petits, pour en tirer une morale que, bien souvent, on a transformée en dicton et qu’on retient plus sûrement qu’on ne le ferait d’un long discours pontifiant.

Ses fables sont des petits concentrés de sagesse faussement naïve, porteuses d’un message de justice, de bonté, de bons sentiments. On a beaucoup de bonheur à les lire et relire et, à chaque fois, on se dit que les choses n’ont guère changé depuis l’Antiquité ou le XVIIe siècle.

Et notre ânesse, pourquoi Dieu lui a-t-Il « ouvert la bouche ? » (ויפתח יהוה את פי האתון vayiftah Adonaï ète-pi ha’atone).

Il a placé en elle Sa parole comme s’il se fût agi d’un prophète. Pourquoi n’a-t-Il pas utilisé dès le début Son ange à l’épée flamboyante pour délivrer Son message à Balaam ? Peut-être (hypothèse personnelle), était-ce pour faire prendre conscience à Balaam de sa cécité morale qui l’empêchait de voir ce que même une ânesse pouvait voir, ce que même un enfant eût vu.

Cela me fait penser à un épisode précédent, dans le livre de la Genèse, où Abraham approchant du mont Moriah où il doit sacrifier son fils Isaac, dit à ses deux serviteurs qui les accompagnaient (22:5) : « Restez là avec l’âne ; moi et le jeune homme nous irons jusque là-bas, nous nous prosternerons et nous reviendrons vers vous ».

Le midrash propose de comprendre ainsi l’épisode : en s’approchant de la montagne, Abraham aperçut la nuée céleste qui lui désignait le lieu du sacrifice. Il se tourna vers Isaac et lui dit : vois-tu ce que je vois ? Isaac ayant répondu oui, Abraham demanda à ses serviteurs s’ils voyaient quelque chose. Et comme ils lui répondirent non, il leur dit : (s’il en est ainsi, si vous ne voyez pas ce que Dieu nous montre), restez là avec l’âne. Cruels, les auteurs du midrash proposent de lire, non pas im hahamor, avec l’âne, mais am hahamor, peuple d’ânes ! Il est vrai qu’Abraham n’avait pas questionné l’âne pour savoir s’il avait vu quelque chose ! Sinon, peut-être l’aurait-il emmené avec Isaac et lui, laissant en bas les serviteurs aveugles…

Oui, la leçon de l’ânesse méritait mieux que les coups de bâton qu’elle récolta. La Fontaine lui aurait peut-être trouvé un lot de consolation, un genre de fromage que lui aurait valu sa clairvoyance.

Disons que Balaam qui, ne l’oublions pas, était un prophète moabite, de surcroît un prophète de cour, n’avait pas la générosité de notre bon Jean de La Fontaine national.

Plus sérieusement (mais la canicule n’y incite pas), cette mise en scène très exceptionnelle de la part de la Bible d’un animal (soit disant bête) doit nous faire réfléchir aux voies inédites empruntées par Dieu pour S’adresser à Ses créatures.

Voilà un homme, Balaam, qui s’en allait remplir une mission exécrable à l’encontre du peuple d’Israël, que rien ne semblait devoir arrêter, et surtout pas son intelligence, qui, par le canal d’une créature à ses yeux insignifiante, va prononcer le plus beau discours sur Israël jamais entendu, au point que l’une de ses phrases sera retenue par notre liturgie quotidienne : מה טובו אהליך יעקוב משכנתיך ישראל « Qu’elles sont belles tes tentes ô Jacob, tes demeures ô Israël ! »

C’est l’exclamation involontaire des ennemis de notre peuple lorsqu’ils considèrent la vraie nature de notre message et la réalité de nos demeures spirituelles. C’est aussi à nous d’enseigner ces beautés et de les partager avec nos frères non-juifs comme nous partageons celles de leurs valeurs – culturelles, artistiques, philosophiques – rencontrées sur les routes de nos exils au gré des persécutions et des expulsions.

Shabbath Shalom à tous et à chacun.