Les élections sont derrière nous. On y a beaucoup parlé de coût de la vie et de pauvreté, des classes moyennes et des classes défavorisées. Depuis la révolte sociale de l’été 2011, il est en effet devenu légitime de placer les problèmes socio-économiques au premier plan.

Pourtant, les manifestations de l’époque n’ont pas vraiment porté leurs fruits. Et si on veut enfin voir des résultats dans ce domaine, il serait intéressant de comprendre les raisons de cette défaite pour ne pas répéter les mêmes erreurs encore une fois.

Au début, pourtant, ça avait bien commencé. Enfin, m’étais-je dis à l’époque, les Israéliens sortent dans la rue et demandent à l’État plus de justice sociale. Enfin, l’État va commencer à se préoccuper de ceux qui ont moins, des démunis, des accidentés de la vie. Sauf que ceux qui revendiquaient plus de justice sociale n’étaient pas les plus démunis.

Il s’agissait de la classe moyenne supérieure, ceux qui gagnaient bien leur vie mais, malgré tout, n’arrivaient pas à boucler leurs fins de mois. Et ce qui avait d’abord été révolte contre la hausse des prix de l’immobilier commença à prendre une autre tournure. Dans les journaux, des familles nous faisaient découvrir leurs revenus et leurs dépenses.

Et ça donnait ça : « Nous gagnons 18 000 shekels par mois mais nous en dépensons 19 000, car la vie est devenue si chère… » En y regardant de plus près cependant, on découvrait qu’ils dépensaient des centaines de shekels par mois en sorties au resto, en vêtements, en voyages… « On ne peut pas se priver non plus. On gagne bien notre vie », répondaient-ils aux critiques.

Fallait-il pour autant les plaindre alors que ceux qui gagnaient un salaire minimum se retrouveraient, eux dans une situation critique, au vu de la hausse des prix des biens et services de première nécessité (logement, alimentation…) ?

L’individu doit être responsable de lui-même économiquement. C’est trop facile de vivre au-dessus de ses moyens et de demander ensuite à l’État d’intervenir. En fait, c’était un peu comme si la société de consommation s’était immiscée dans le conflit. Et au moment où elle s’y est invitée, la révolte sociale avait déjà perdu la partie. Car si les manifestants étaient restés focalisés sur les prix de l’immobilier, ils auraient peut-être obtenu gain de cause.

Je remarque aujourd’hui l’apparition du même phénomène, en ce qui concerne la pauvreté, cette fois. Dans un article paru il y a peu sur le site Ynet sur le manque de logements sociaux en Israël, nous faisions la connaissance de plusieurs familles pauvres, l’une d’elles, monoparentale.

La mère se plaignait de ne pas pouvoir acheter de maadanim (yaourts aromatisés) pour ses enfants. Elle n’avait pas les moyens de les inscrire à des activités extrascolaires. Et en plus, sa fille lui empruntait parfois ses vêtements, car elle ne pouvait pas lui en acheter souvent de nouveaux.

Cet article était censé parler du problème du manque de logements sociaux en Israël. Problème réel et inquiétant. En effet, quand les prix des appartements montent en flèche, les prix des locations suivent le mouvement. Et les personnes gagnant un salaire minimum se retrouvent dans la précarité la plus totale.

C’est pourquoi il est impératif que l’État se préoccupe de construire des logements sociaux. Alors, pourquoi encore une fois parler de la difficulté à consommer « comme les autres » ?

Pourquoi définir la pauvreté comme l’incapacité à acheter des yaourts aromatisés (une fois de plus, rappelez-vous le Milky berlinois) ? C’est un produit industrialisé, sucré et pas excellent pour la santé. Pourquoi chaque enfant devrait-il impérativement faire une activité extrascolaire ? Souvent, ça n’enchante guère les enfants, poussés par des parents qui refusent qu’ils restent oisifs (tout plutôt que de les voir collés à un écran…). Et quel est le problème de recycler ses vêtements ? Aujourd’hui, c’est plutôt hype, d’ailleurs…

Je retrouve souvent ces discours chez les familles que j’accompagne en tant que bénévole dans une association (en plus de mon activité de conseillère en budget) où nous apprenons aux familles à gérer leur budget efficacement. Là-bas, j’accompagne uniquement des femmes célibataires ou divorcées. Souvent, elles se considèrent comme des moins que rien parce qu’elles ne peuvent pas consommer « comme tout le monde ».

Et ça, ça me dérange. Parce que la société de consommation a des moyens extrêmement puissants pour convaincre les gens que si on ne dépense pas, aujourd’hui, on n’est rien, on n’a aucune valeur. Bien sûr, je ne juge pas leur ressenti. Je comprends aussi qu’elles aient envie de consommer un peu, de ne pas vivre dans la misère, ce qui est tout à fait légitime. Mais le problème, c’est qu’elles rêvent souvent de posséder les gadgets que tout le monde a. Qu’elles vont parfois jusqu’à s’endetter et à se mettre en danger financièrement pour être comme les autres en achetant enfin ce que la société « ordonne » de posséder.

Ainsi, de nos jours, il y a des objets que tous sont censés avoir. Comme le smartphone par exemple. D’après une étude parue dans le journal Globes en janvier de cette année, 72 pour cent des enfants israéliens de 8 ans ont un smartphone. À l’âge de 15 ans, ils sont 97 pour cent. Et tant pis s’ils deviennent cyberdépendants ! Car la pression sociale est énorme. Si tu n’as pas de smartphone, tu n’es pas comme tout le monde, tu te marginalises. Et aucun parent ne veut que son enfant sorte du lot dans le « mauvais » sens du terme. Alors, même si on n’a pas envie qu’ils deviennent des zombies, même si on n’a pas l’argent, on se sent obligé de leur acheter ce qu’ils demandent.

Dans une interview du professeur Eldar Shafir sur la pauvreté parue dans le supplément du journal Haaretz de janvier 2014, une journaliste a eu les propos suivants : « On juge encore beaucoup les pauvres. On les regarde de travers ; comment cela se fait-il qu’une femme raconte qu’elle n’a pas assez d’argent pour acheter à manger, par exemple, alors que ses cheveux sont teints, ses ongles faits, ou qu’elle a un iPhone ? » Ce à quoi le professeur Shafir acquiesce : « C’est terrible, en effet… S’il [un pauvre] achète du pain blanc, ça va. Mais s’il ose acheter du chocolat suisse, les gens s’énervent. »

Encore une fois, personne ne les juge. Si quelqu’un veut s’acheter de temps en temps du chocolat suisse et qu’il peut le faire, pourquoi pas ? Mais s’il en achète souvent (et d’autres choses encore) et que ça le met en danger financièrement ? Et si après, il va demander de l’aide à la municipalité, à des associations parce qu’il n’arrive pas à joindre les deux bouts, n’est-on pas en droit de se poser des questions ? Personnellement, ce qui me paraît terrible, c’est la manière dont certaines personnes légitimisent la société de consommation.

Comme s’il n’y avait plus de limite entre l’essentiel et le superflu. Comme s’il n’était pas politiquement correct de déterminer ce qui était nécessaire ou non. Nourriture ou manucure, quelle différence ? Je ne dis pas que les « pauvres » doivent vivre dans la misère, au contraire. Mais je pense que ceux qui ne gagnent pas beaucoup doivent comprendre qu’un smartphone ne fera pas leur bonheur. Qu’on n’est pas obligé d’envoyer ses enfants à des activités extrascolaires pour qu’ils soient équilibrés et bien dans leur peau. Et qu’il est indispensable de définir ce qu’est la précarité pour pouvoir lutter contre elle.

La précarité, c’est avoir un logement insalubre pour lequel on paye un loyer s’élevant à des milliers de shekels par mois (entre autres, parce qu’il n’y a pas de lois qui protègent les locataires, bien que le parti travailliste ait essayé de faire passer une telle loi lors de la Knesset précédente).

La précarité, c’est trembler à l’idée qu’on ait besoin de soins dentaires, parce que rien n’est remboursé et qu’on ne peut pas mettre d’argent de côté s’il nous arrive un pépin de santé parce qu’on ne gagne tout simplement pas assez (entre autres, parce qu’on paye un loyer exorbitant par rapport à nos revenus. Mais bon, il n’y a pas beaucoup de logements sociaux en Israël). Mais la précarité, la pauvreté, ce n’est pas ne pas pouvoir se payer de smartphone. Car être riche, ça ne veut pas non plus dire avoir la capacité financière de s’en acheter un.

Qu’on ne s’y trompe pas. Avant de se tourner vers l’État et de demander des réformes, il ne faudra pas avoir peur de définir ce qu’est la pauvreté dans notre société de consommation. Alors, on pourra demander à l’État de remplir son rôle qui est, entre autres, celui de protéger ceux qui ont moins, les accidentés de la vie. On pourra demander des réformes dans le domaine de la santé, de l’éducation, du logement social. Demander une augmentation des aides pour les malades, pour ceux qui ne peuvent pas travailler.

Qu’on ne fasse pas la même erreur qu’en 2011. Surtout, qu’on ne laisse pas la société de consommation s’immiscer dans le débat. Pas cette fois, quand il s’agit de la survie de ceux que la vie n’a pas gâtés.