Holon, le 15 janvier 2016

Ma chère petite soeur,

Tu sais je n’ai jamais pu être une vraie journaliste. J’ai toujours eu tellement peur de trahir les gens.

Regarde. Quand tu interviewes quelqu’un, il n’y a finalement que deux cas de figures. Le premier n’est pas à ton avantage. Et le second non plus.

Il y a le cas de celui qui te sort sa salade toute prête, prémâchée en quelque sorte. C’est peu de dire que ce genre de truc n’a aucun intérêt. Et puis il y a celui qui se lâche. Et qui en général en est le premier surpris. Quand il s’en rend compte. Est-ce que, humainement, tu as le droit de divulguer les confidences de quelqu’un qui s’est confié à toi sans même le faire exprès ?

Je me souviens de notre premier reportage avec Pilloune à Paris. Nous étions fascinées par la faune qui zonait dans le métro et nous avions décidé d’y passer une nuit pour la rencontrer. Et on l’a fait. Sauf qu’on a entendu de telles âneries, oui, parce que la misère, ça ne rend pas spécialement intelligent, on a découvert une réalité si sordide, si minable, si glauque, et surtout les gens nous ont accueillies avec tant de générosité dans leur malheur, tant de confiance, que nous n’avons pas pu nous résoudre à en rien divulguer. Nous avons gardé cette expérience-là pour nous.

Bon. Mais parfois, je crois qu’il faut raconter. Il y a des expériences qu’il faut partager. Le temps a suffisamment passé pour que je ne trahisse personne. Je l’espère sincèrement en tout cas. Même, je me sens aujourd’hui un peu coupable d’avoir gardé tout ça pour moi si longtemps.

L’histoire remonte à 2003-2004. Ce n’est pas si vieux… C’était ma troisième année en tant que professeur d’Arts Plastiques, j’avais enfin été nommée à temps plein, au collège Denis Diderot à Nîmes. Nîmes, ça faisait bien un peu loin de Montpellier, mais juste pour le philosophe des Lumières et de l’Encyclopédie, ça valait le coup d’essayer.

J’ai appelé le secrétariat du collège pour me faire expliquer le chemin, bien obligée, à l’époque Waze n’existait pas, ni même l’iPhone d’ailleurs, et une charmante m’a dit : té, peuchère, c’est très facile. Vous suivez les indications Lumière et Piété. On est juste après.

Le collège Diderot sur le chemin de la Lumière. Non mais tu imagines seulement comment j’ai aimé ?

Lumière et Piété, en fait, c’est la mosquée des quartiers Nord de Nîmes. J’ai suivi les pancartes. Il faisait beau. Je suis arrivée devant une espèce de bunker ultramoche, entouré de barbelés en contrebas de la cité. Mais j’étais de bonne humeur, je n’ai vu que la pinède et le ciel bleu.

J’ai été reçue par un principal affable, accompagné de son directeur adjoint. Vous avez compris, bien sûr qui est notre public ?

– Des adolescents ?

Petit rire, bon, alors d’accord. En général, la situation est sous contrôle. L’équipe est renforcée. Normal, puisque nous sommes classés ZEP dans la ZUP.

Et se rengorgeant : Nous comptons pas moins de 8 surveillants.

Le directeur adjoint m’a glissé à l’oreille : vous comprenez, n’est-ce pas?

Et moi, toute guillerette, mais oui, mais oui.

La ZEP et la ZUP, j’avoue que ça m’avait laissée froide, mais tout plein de surveillants, c’était une vraie bonne nouvelle. J’ai toujours aimé travailler avec ces petits mignons pleins de bonne volonté, enthousiastes et inspirés, qui ont généralement l’âge d’être les grands frères des élèves, à mille lieues du Bouillon du petit Nicolas.

Mon directeur continuait sur sa lancée.

– Notre collège est un tout petit collège. A peine 300 élèves. Mais vous verrez que c’est bien suffisant.

Mais de quoi il parle ?

– Vous êtes au courant, bien sûr ?

Au courant ?

Le directeur adjoint m’a fait un signe, on vous racontera.

La visite fut des plus cordiales. Puis on me laissa en compagnie des deux CPE Pascal et Kader. Une espèce de fine équipe que j’aimai tout de suite.

– T’inquiète, on va t’affranchir. Bon alors qu’est ce qu’ils t’ont raconté ?

– Mais je ne sais pas, le directeur a fait plein d’allusions à je ne sais quoi pendant que son second me faisait des clins d’oeil.

– En clair, tu es ici dans un collège où tous les élèves sont arabes.

– A 15 près.

– Oui, à 15 près, qui sont Laotiens.

– Il y a des Laotiens ici ?

– Quoi, tu n’as jamais visité la Bambouseraie ?

– Et il t’a parlé de la voiture ?

– Quelle voiture ?

– Tu t’es garée où, au fait ?

– Mais devant le collège.

– Ah mais non, tu ne peux pas laisser ta voiture dehors…

– … surtout si tu tiens à tes pneus !

– Il faut que tu entres au parking derrière, on te montrera.

– Non, la voiture, c’était aux infos au printemps dernier, juste avant les vacances.

– J’habite Montpellier, moi.

– Infos nationales, petite. Tu as remarqué comme on est intelligemment situé juste sous la cité ?

– J’ai bien aimé, oui.

– Donc, le grand jeu des jeunes, c’est de balarguer des trucs sur le collège depuis les fenêtres des tours. Des tomates pourries, des pastèques…

– Des caillasses. Au printemps dernier, ils ont truffé une vieille voiture de pétards et d’explosifs en tout genres, ils ont allumé toutes les mèches et ils ont poussé la caisse du haut de la pinède. La voiture est arrivée droit sur la fenêtre du deuxième étage.

– En même temps ce qui est bien quand on est en contrebas, c’est qu’on voit bien ce qui nous arrive dessus.

– Donc la prof qui faisait cours dans cette classe a vu le machin qui lui dévalait la pente droit dessus et elle a eu juste le temps d’évacuer sa classe avant que la voiture en flammes ne vienne s’encastrer pile poil dans la fenêtre.

– Sacré réflexe, quand même.

– Oui. Respect.

– La photo était partout.

– Tu n’as pas vu ?

– C’est pour ça que toutes les fenêtres sont grillagées comme ça maintenant. On les a condamnées cet été.

– On dit pas ça pour t’inquiéter, hein, mais autant que tu saches.

– Tu es ici dans le collège pompon du Gard.

– Allons bon.

– Bienvenue.

– Des questions ?

– Oui. C’est quoi ZUP ?

– C’est le quartier. Les tours. Zone d’urbanisation prioritaire. Genre on a fait de la merde, mais ça partait d’une bonne intention.

– Je vois. Et ZEP ?

– Ca c’est bon. On est classé en Zone d’éducation prioritaire. Du coup, on est riche. Tout ce que tu demandes, tu l’as.

– C’est pour ça qu’on est deux CPE et qu’on a plein de surveillants.

– Et normalement, tu dois avoir aussi un bonus sur ton salaire. Tu vérifieras. Genre prime de risque.

– Du coup pas de quartier. A la moindre incartade, rapport. Tu n’hésites pas. Regarde, dans le tiroir de ton bureau, tu en as une pleine liasse, tu n’as qu’à remplir. On tourne à deux et trois rapports par jour ici.

– Et puis tu ne t’inquiète pas, notre bureau est juste à côté de ta classe. A la moindre alerte, on débarque.

Je ne sais pas quelle tête je pouvais faire. Partagée entre la consternation et l’euphorie. Mais bien plus contente que contrariée. Tu te souviens, mon histoire, comment les tribunaux m’avaient donné envie d’aller voir de plus près tous ces signaux d’alarme avant le passage à l’acte, dans les difficiles classes de collège, ces tout derniers creusets démocratiques avant l’entonnoir des sélections de la vie et tout le reste ? Du coup, les deux hésitaient entre décider si j’étais une sympa ou une bienheureuse.

Le plus grand des deux a conclu avec un bon sourire.

– En un mot comme en cent, nos élèves sont des serpents…

– … qui se détestent tous entre eux, les Algériens ne peuvent pas encadrer les Marocains…

– … et les Arabes détestent en bloc ces malheureux Asiatiques.

– Mais bon. Tant que tu n’es pas juive…

Là, j’ai carrément éclaté de rire.

Sans blague, c’était mieux qu’un sketch.

Eux, là, par contre, sont redevenus sérieux.

– Non ?

– Tu es juive ?

– Tu ne peux pas rester, tu vas te faire immoler.

– Dès qu’ils sortent l’essence, promis, je vous appelle.

Ça a commencé comme ça.

J’ai tout gardé. Mes notes, les rapports, les listes de classe, tout. Si ça t’intéresse, j’essaie de continuer à te raconter ce qui reste à ce jour ma plus formidable année de collège.

Prends soin de toi, chérie.