En résonnance à la fête des Lumières de Hanouccah, j’aimerais parler d’un de mes compositeurs préférés, le lumineux György Ligeti.

Lumière de sa vie, qu’il est impossible de résumer en quelques mots tant elle est riche et complexe. Mais certains épisodes biographiques significatifs donnent la mesure de son destin exceptionnel. György Ligeti est né en Transylvanie le 28 mai 1923 de parents Juifs hongrois.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, il échappe à la déportation, contrairement à sa famille… En 1944, il est condamné aux travaux forcés… Il en réchappe. En 1956, Ligeti assiste à l’entrée des chars russes dans Budapest… Le régime soviétique jugera sa musique « trop dissonante »…

Il s’évade de Hongrie avec son épouse Véra par le train, caché sous des sacs postaux… Le couple passe la frontière autrichienne de nuit « en évitant les balises de l’aviation russe »… Puis ils se retrouvent à Cologne, complètement fauchés… C’est là qu’il rencontrera les compositeurs Karlheinz Stockhausen, Mauricio Kagel et surtout Bruno Maderna, avec qui il liera une forte amitié…

Puis ce sera Darmstadt et l’avant-garde musicale de l’après-guerre (rencontre avec Pierre Boulez)… Il s’installe à Vienne en 1959, à l’âge de 36 ans… György Ligeti y restera jusqu’à sa mort le 16 juin 2006 après une brillante carrière internationale.

Lumière de sa liberté d’esprit. On se doute qu’ayant traversé indemne deux régimes totalitaires, Ligeti n’était pas franchement porté vers le dogmatisme, y compris musical.

Ce qui le distingue d’ailleurs d’autres compositeurs plus obtus pour qui l’écriture d’une œuvre passait nécessairement par une rigoureuse armature théorique. Cette liberté-là s’entend à chaque note, comme chez les Jazzmen qui l’inspiraient ; elle est la marque même de sa singularité.

Lumière de sa fantaisie. Sur les pas du compositeur américain John Cage, György Ligeti provoquera son public en écrivant des œuvres iconoclastes qui ne scandaliseront que celles et ceux qui n’ont pas le sens de l’humour.

Comme par exemple son « Poème symphonique pour 100 métronomes » composé en 1962. Ligeti avait disposé sur scène lors d’un concert 100 métronomes tictaquant sur différents tempos jusqu’à ce que le dernier s’arrête ! L’œuvre dure environ 8 minutes. On peut la voir et l’écouter sur Youtube. Sans humour, la musique serait une erreur…

Lumière d’un désir constant de renouvellement. Comme l’a écrit Bob Dylan, « Qui n’est pas occupé à naître est occupé à mourir. » « That he not busy being born is busy dying » J’ignore si Ligeti écoutait Dylan, ou l’inverse, peu importe, l’essentiel est là : Ligeti pensait sa musique comme une perpétuelle métamorphose, c’est-à-dire dans le mouvement même de la vie.

Lumière de son ouverture au monde. Parmi ses inspirations éclectiques, on retrouve pour la littérature : Franz Kafka, Lewis Caroll, Alfred Jarry ; pour le cinéma les frères Marx (avec une préférence pour Groucho) ; pour l’architecture Riccardo Boffil, Christian de Portzamparc et surtout Jean Nouvel.

Sandor Weröes pour la poésie, et j’en passe. Ligeti est aussi le seul compositeur de musique savante du XXème siècle ayant rencontré le grand public grâce au cinéma de Stanley Kubrick ; trois films le citent : 2001 l’Odyssée de l’espace (1968), The Shining (1980) et Eyes wide shut (1999).

Lumière pour ses amis. Le mathématicien allemand Heinz Otto Peitgen témoigne : « Quand je pense à Ligeti en tant qu’ami, je pense avec une immense gratitude au don merveilleux qui me lie à lui pour toujours. M’appelant un jour pour me souhaiter mon anniversaire, il m’a fait la surprise de m’annoncer qu’il voulait me dédicacer sa 17ème étude pour piano.

Je chéris aussi de plus petits dons qu’il m’a fait. En revenant à pieds de notre hôtel après une participation commune au festival de musique d’Huddersfield, j’admirais son magnifique parapluie : « Il vient de chez Harrods à Londres, et maintenant il est à vous, » m’a-t-il simplement dit.

Lumière de sa pensée musicale. Ici encore, quelques lignes dans un blog ne suffisent pas pour en saisir toute la complexité, mais, paradoxalement, peu de mots du Maestro suffisent à l’éclairer de l’intérieur : « Je pense toujours en voix, en couches, et je construis mes espaces sonores comme des textures, comme les fils d’une toile d’araignée, la toile étant la totalité et le fil l’élément de base. Le canon offre la possibilité de composer une toile de fils mélodiques selon des règles assez bien définies. »

Ailleurs, il parlera de « mise au point de textures nettes ou floues » et de l’obtention de « tissus sonores complexes dont le modèle de tissage se trouve en perpétuelle transformation » Une musique textile en somme.

Huitième lumière enfin, celle de sa musique qui tend vers la lumière éternelle. Peu de compositeurs vous entraîne vers un sentiment d’élévation de l’âme comme Ligeti.

Vous trouverez de la joie débordante chez Bach ou Mozart, une fougue dionysiaque chez Beethoven, du « spleen » chez Schubert, de la nostalgie chez Mahler, de l’angoisse chez Schoenberg, etc. même s’il ne faut pas réduire ces musiciens à une émotion particulière.

Mais rarement, le sentiment d’accomplir le trajet d’un silence à un autre silence, en passant par une musique rayonnante en elle-même, pour elle-même, aura été entendue comme celle de Ligeti. Cette lumière, cette « Lux aeterna » brille par son statisme et vous procure, au fond, une sensation de paix intérieure.

Mes œuvres préférées sont : Lontano (1967), le « double » concerto pour flûte et hautbois (1972), et ses études pour piano (1985/1995). Je vous les recommande chaleureusement ! Et tout le reste bien sûr…