Vous ne ferez point d’incisions dans votre chair pour un mort, et vous n’imprimerez point de figures sur vous (Lévitique. 19:28)

Paris, le 25 Mars 2018 – A priori, tatouage et judaïsme ne font pas bon ménage. Cet interdit biblique inscrit dans le Lévitique, auquel il faut ajouter la mémoire des numéros sur le bras des déportés[1] et une légende urbaine auquel beaucoup font toujours référence[2], le tatouage, chez nous, vous l’auriez bien compris est un tabou.

Ce monde méconnu en général et l’image qui colle à la peau des tatoués n’est pas des plus favorable, et le but de cet écrit n’est pas de convaincre mais plutôt de tout simplement raconter, en revenant un peu sur l’histoire de cette relation conflictuelle, et ce qui personnellement m’a amené à franchir le Rubicon de l’interdit et me faire encrer.

Dans la bulle Telavivienne, les salons de tatouages ont pignons sur rue, et cet art s’affiche sur toutes les peaux des baigneurs. Il peut être considéré comme l’un des symboles de modernité d’Israël ; loin des valeurs religieuses, le tatouage fait partie de la culture locale, au combien cela peut déplaire à certaine branche de la diaspora.

En effet, depuis une vingtaine d’années, les Israéliens voyagent de plus en plus, sa jeunesse va à la rencontre de population où le tatouage est une normalité : Thaïlande, Inde ou dans de nombreux pays d’Amérique du Sud. Contrairement aux nations qui connaissent les conflits, le tatouage n’a pas de connotation va-t’en-guerre. La chose militaire accompagnera les israéliens toute leur vie par une nécessité malheureuse, et ce n’est pas une chose qu’il est nécessaire d’inscrire à l’encre de chine.

Ils passeront sous les aiguilles du tatoueur, après ou pendant le voyage initiatique des démobilisés, un peu comme il y a trois siècles les marins européens rapportèrent de leurs longues tribulations, des ‘’souvenirs’’ marquant.

Face au traumatisme de la Shoah, qui fut transmis d’une génération à l’autre, le rapport au tatouage est confus. Alors que l’on se souvient de la collection de peaux tendues qui faisait les joies macabres d’Isle Koch, femme du commandant des camps de Buchenwald et de Majdanek, certains descendants des survivants choisissent de se faire tatouer le numéro d’immatriculation de leurs grands-parents. On inscrit une histoire qui s’oubli

Il est dit que cet art déviant, encré dans la peau des plus voyous des mauvais garçons au ‘’Bat D’Af’’, reste le symbole des reclus de la société. De retour de Biribi[3], repassant souvent par la case prison, les ‘’joyeux’’ firent l’objet d’étudent suivies de l’identité judiciaire, renforçant la connotation négative du tatouage. Dans le monde juif, qui n’aime pas trop que l‘on sorte des clous des 613 commandements, le tatouage est un Chillul Hashem[4], une provocation ou pire, il fait partie de ce processus de déjudaïsations, renforcé par les laïques en Israël…

Il est bien connu que nos plus grands ennemis sont des frères. En effet, il s’avère que le tatouage ‘’grand public’’ est entre autre le fait de juifs. Marjorie Ingall, dans son article publiait pour Tablet[5], rappel comment le tatouage est devenu accessible grâce à des artistes juifs a la fibre commerçante, avec le développement des ‘’flashs’’ (dans le milieu il s’agit de tatouages qui sont amenés à être reproduit sans possibilité d’être personnalisé) les plus célèbres d’entre eux, et qui couvrent encore les murs et devantures de beaucoup de salons à travers le monde, sont le fruit du tatoueur au surnom évocateur : ‘’Lew the Jew’’.

Expatrié pendant douze ans, j’ai partagé ma vie entre Moyen-Orient et Afrique. Mon image du tatouage et des tatoués, étaient négatives jusqu’à il y a encore quelques années : je ne pouvais décemment comprendre, ni supporter de voir mes coreligionnaires, joueurs de matkot[6] recouvert de motifs permanents. Mes rencontres, mes lectures, mon rapport à l’autre, m’ont ouvert les yeux et permis de mieux comprendre la démarche qui pousse au passage à l’acte.

Dans les moments de solitude en zone reculée, on est amené à beaucoup réfléchir, sur soi et a fortiori sur son judaïsme (comme je l’avais expliqué dans un article précédant,[7] alors que j’étais encore basé en Ethiopie). Au fur et à mesure, la conception du monde change, et la religion prend une place autre que celle qui fut divinement décidée. Après un long pilpul[8], l’idée du tatouage fait son apparition.

Comme toute décision d’un enfant bien élevé de la communauté, il doit recevoir l’aval de ces parents peut importe l’âge…ce qui est rarement le cas pour un tatouage. L’individu se retrouve seul, face à sa décision, sachant d’embler qu’il risque à la fois le courroux paternel et divin, il faut donc une sacrée dose de culot, et d’adrénaline pour passer sous les aiguilles de la gribouille[9] ! Le choix de devenir un incompris, peut faire plus mal qu’un tatoueur.

La démarche est exutoire, on cherche à travers l’épreuve initiatique à s’endurcir et l’on se dit qu’après tout cela ne peut pas être pire qu’une crise de paludisme. J’ai cherché à marquer ce corps qui a souffert, en lui donnant une apparence moins juive, avec ce paradoxe singulier que mes tatouages sont intimement lies à ce que je suis.

Un mot en Yiddish[10], un rameau d’olivier, le titre d’un ouvrage rédigé par un grand rabbin, j’ai inscrit dans mon corps ce que l’esprit n’entend pas. Le tout est entremêlé de motifs en phase avec ma vie aventurière, emprunt entre autre de mystique tribale du Golfe de Guinée et d’histoire de France.

Le tatoué inscrit son histoire, ses passions, ses joies ou ses douleurs, au moment où il lui semble cela opportun, ou dans mon cas ce fut le jour où j’ai jeté l’ancre. Fuyant les bruits de la ville, enfoui dans mes vieux livres, voyageant au travers de photos d’un temps révolu, j’ai écrit mes idées, griffonné quelques croquis, devant une tasse de café ou un verre de whiskey, en cherchant à déterminer ce qui sera permanent même si le corps change et les reflets bleus s’altèreront avec l’âge.

Le dessin, et sur de l’emplacement sur le corps (question de douleur mais aussi de discrétion) j’avais enfin la volonté de faire quelque chose d’unique, et de me démarquer dans ce monde où tout est uniformisé tant du point de vue de la pensée que de l’apparence extérieure.

L’époque veut que notre communauté tende, elle aussi, à se conforter dans une pensée unique, alors que le judaïsme est riche de toutes ses différences. Juif et tatoues ne doit plus être synonyme du marquage imposé, mais du choix libre de l’individu dans son rapport à la société ou a Dieu si il y croit. Cet article, en m’exposant, me permet de réconcilier ce qui ne semble pas pouvoir l’être, afin de mettre à la fois des mots sur ce qui ne se dit pas et sur ce qui ce montre encore moins.

[1] Pour en savoir plus sur le tatouage concentrationnaire, l’étude publiées sur Sonderkommando.info

[2] Tattoos on Jews: Myths and Jewish law, Ynetnews.com, 27 Aout 2013

[3] Terme informel désignant les camps disciplinaires de l’armée française en Afrique du Nord

[4] Violation des règles religieuses

[5] Jews and Tattoos a New York Story, Marjorie Ingall, Tabletmag.com, 22 Juin 2015

[6] Tennis de plage en Israël

[7] Etre loin, être Juif, ou les réflexions d’un expatrié, Blog de Times of Israel, 16 Février 2016

[8] Etude analytique des textes saints et de leurs commentaires

[9] Surnom donné au tatoueur dans les bagnes d’outre mer

[10] En l’occurrence, celui qui fait référence au titre de cet article (ndlr)