« Eliane Amado aurait mérité qu’on lui rende hommage depuis longtemps ». Ces mots de Catherine Chalier résumaient bien l’impression qui fut la mienne au cours du colloque organisé l’après-midi du dimanche 10 février à Paris, à l’occasion du centenaire de la naissance de la philosophe et psychanalyste.

Cet hommage tardif aura au moins eu le mérite de rappeler l’oeuvre d’une figure largement oubliée de “l’école de pensée juive de Paris”. Il convient donc de remercier l’organisatrice de ce colloque, Sandrine Szwarc, auteur d’une biographie d’Éliane Amado Levy-Valensi, à paraître en mars (1).

Qu’elle soit quelque peu oubliée aujourd’hui, cela n’a rien d’étonnant lorsqu’on se penche sur les thèmes majeurs de son œuvre. Celle-ci porte en effet sur la source occultée de la philosophie occidentale : à savoir l’hébraïsme (2).

En tant que psychanalyste, Eliane Amado s’inscrit en faux contre la démarche lacanienne. Elle fait figure d’exception dans sa discipline, y compris parmi les psychanalystes d’origine juive, qui considèrent leur discipline comme un “universalisme déjudaïsé” et “purifié de la névrose religieuse”, comme l’a rappelé Franklin Rausky dans son intervention. Au revers de ces conceptions dominantes, Eliane Amado entend réintégrer les catégories de la pensée hébraïque dans son oeuvre psychanalytique et philosophique.

Eliane Amado, aux côtés du Rav Ahskénazi-Manitou et d’André Neher : une figure marquante de “l’école de pensée juive de Paris”

Elle s’oppose également aux idées des féministes radicales de l’époque – Simone de Beauvoir la première – en soutenant le caractère irréductible de l’opposition masculin/féminin et la dimension ontologique de l’identité sexuelle, là encore en s’appuyant sur la tradition hébraïque et sur le texte de la Genèse.

Catherine Chalier – elle-même auteur d’une oeuvre importante qui puise à la double source de la pensée occidentale et de la tradition juive – observe qu’Eliane Amado a très tôt réalisé que l’ignorance des sources juives avait participé de l’attitude de mépris envers les Juifs.

Cette ignorance est particulièrement flagrante dans la manière dont une certaine tradition philosophique appréhende le mal : conçu comme un manque et une déficience du bien, il est minimisé, notamment par Spinoza. (Ajoutons que ce n’est pas un hasard si ce sont précisément des Juifs déjudaïsés qui ont développé une conception du mal tendant à le banaliser – la fameuse “banalité du mal” d’Hannah Arendt, qui a largement contribué à faire d’elle une icône de la pensée contemporaine) (3). Face à cette conception, la pensée hébraïque affirme le caractère intrinsèque du mal et la nécessité de sans cesse choisir le bien et de “choisir la vie” (Deutéronome 30-19).

Or, selon Eliane Amado, c’est précisément la capacité du Juif de choisir la vie et de témoigner du bien qui suscite la jalousie et la haine antisémite. L’antisémite rejette en effet sur le juif son propre mal, c.-à-d. son incapacité de faire émerger le bien. Le Juif est ainsi celui qui confronte chaque être humain à son destin, en lui faisant entrevoir le “secret oublié” de l’Occident.

L’originalité d’Eliane Amado est d’affirmer ici que le “secret” du judaïsme suscite à la fois la haine, mais aussi la sympathie des nations. Ainsi, la récente décision américaine de transférer l’ambassade à Jérusalem a suscité un double mouvement de sympathie chez certains dirigeants et parmi les nations et de détestation parmi les ennemis d’Israël (y compris chez certains juifs égarés).

Toute l’humanité a besoin de la révélation d’Israël

« Toute l’humanité a besoin de la révélation d’Israël ». Jamais cette vérité n’a été aussi flagrante qu’aujourd’hui. Israël revenu sur sa Terre représente aujourd’hui l’espoir de rédemption d’une humanité déboussolée, ou pour reprendre l’expression d’Avraham Livni, il représente “l’espérance du monde”. Plus précisément, Israël représente la seule chance pour l’Occident de ne pas succomber une fois de plus à la fascination du mal et du nihilisme, incarné aujourd’hui par l’islam radical, celui qui affirme ouvertement : “Nous aimons la mort autant que vous aimez la vie”.

Dans la dernière partie de cette après-midi passionnante, Sandrine Szwarc a passé en revue les thèmes essentiels des interventions d’Eliane Amado aux colloques des Intellectuels juifs de langue française, lesquels ont scandé la vie intellectuelle juive en France des années 1960 aux années 1990. Eliane Amado y a fait entendre une voix féminine et séfarade, a rappelé Sandrine Szwarc, au sein de colloques qui étaient majoritairement masculins et ashkénazes.

Elle a montré comment la civilisation occidentale était désorientée par l’oubli de sa source hébraïque. Elle a abordé aussi les “tentations de la conscience juive”, parmi lesquelles figure celle de renoncer à soi-même (qu’elle a résumé par sa formule lapidaire et tellement actuelle, de “l’adoption de la subjectivité de l’autre” prise comme objectivité).

Dès l’âge de 18 ans, Eliane Amado fut frappée en arrivant à la Sorbonne, de constater qu’on n’y parlait guère de judaïsme. Ce constat initial, essentiel, guidera toute sa réflexion et l’itinéraire de sa vie, tant personnel qu’intellectuel. Tout l’itinéraire philosophique d’Eliane Amado aura consisté à restituer à l’Occident cette dimension occultée, ce “refoulé” de la source hébraïque.

Parmi les oeuvres essentielles, citons notamment : La racine et la Source, Essais sur le judaïsme, éditions Zikarone, Les niveaux de l’être, La connaissance et le mal, PUF, 1963, La onzième épreuve d’Abraham ou de la fraternité, Lattès, 1981, et son dernier livre, Penser ou/et rêver, Empêcheurs de penser rond 1997. Souhaitons que ce colloque, modeste mais bienvenu, soit le prélude à un intérêt renouvelé pour la pensée d’Eliane Amado Levy-Valensi.

(1) Eliane Amado Levy-Valensi, itinéraire de vie et de pensée. Hermann 2019.

(2) Sur ce sujet, je renvoie aussi à mon article “Athènes sans Jérusalem : le rejet des racines hébraïques au coeur du suicide de l’Occident”.

(3)Cf à ce sujet mon article “La négation du mal et l’angélisme meurtrier de la gauche”.