Je ne connaissais pas beaucoup de Syriens avant d’arriver à Beyrouth, et après un mois passé à Beyrouth, je ne connais pas beaucoup de Libanais, les ironies de la guerre et du refuge.

Beyrouth, ou le souk est un centre commercial Gucci en centre-ville, et où tous les chemins mènent a Radio Beirut, par ce que ça n’est pas cher, parce que ça n’est pas loin, parce qu’on est en retard pour un match de la Coupe du Monde, ou parce que le centre-ville est fermé pour attentat.

Beyrouth la ville criblée de balles, paradis des promoteurs immobiliers, ou du bas d’une rue en bas d’une colline, on voit superposés : un vieux bâtiment en ruine couverts de marques de mitrailleuses, une maison coloniale rose fluorescente et encore au-dessus, une tour géante en verre transparent a moitié terminée.

Derrière ça un camp de réfugiés palestiniens et encore plus loin, derrière les collines, la Syrie.

Et tout autour de vous, une fête qui n’en finit pas, une ribambelle de Almazas, d’arak, de mezzes, et des plus belles femmes du monde, avec ou sans chirurgie esthétique.

Et au milieu de tout cela les Syriens, ou plutôt les Syriennes, voilées venant des régions rurales du pays, avec leurs enfants faisant la manche. Attention, ces enfants ça n’est pas n’importe qui, mon premier soir en ville, a une centaine de mètres de Radio Beirut, ivre mais vivant, je me retrouve en compétition de tatouage avec un réfugié de douze ans, qui fait la moitié de ma taille, et à qui je dois sortir six tatouages pour qu’il s’avoue vaincu.

Pas n’importe qui ces enfants, leurs mères et leurs sœurs non plus, car ça ne doit pas être facile de mendier en centre-ville sur Hamra Street, ou les Pro-Assad font voler leur drapeau noir a éclair rouge, et tirent a la kalashnikov le soir de sa victoire électorale, dans une ville ou les taximan vous disent d’emblée, que le Liban c’est un libanais pour cinq syriens (vraiment ?) et qu’ils seraient les mieux venus à retourner vivre, ou mourir chez eux. Pas facile quand le gouvernement Libanais ne vous autorise que six mois de refuge avant de devoir quitter le pays, pour obtenir à nouveau six mois de sursis ; pour les réfugiés des régions rurales de la Syrie, en ont-ils vraiment les moyens ?

On est bombardé des images des camps, Jordanie, Turquie, Iraq, les millions de déplacés Syriens, et on suit au quotidien les progrès du Califat Islamique, qui se nourrit des retombées de la Syrie et des gaffes politiques en Iraq.

La Syrie, c’est des rebelles douteux infiltrés par les djihadistes, et un gouvernement génocidaire aux armes chimiques qui font peu de victimes mais provoquent l’émoi, et l’effroi de l’imaginaire international.

Enfin surement, je ne sais pas, parce que la jeunesse Syrienne que j’ai rencontré à Beyrouth, je n’aurais jamais pu la distinguer du reste de la jeunesse libanaise, de la jeunesse de Paris, Londres ou Tel Aviv. Et vous n’auriez pas pu non plus.

Apres trois ans de bombardements médiatiques sur la Syrie, je défie n’importe qui de deviner que le DJ avec un tatouage dans le cou, et un verre d’Arak a la main, est plus représentatif de la jeunesse syrienne que celle des militants d’Al Nusra qui ont réussi a voler la révolution de sa légitimité et de son image, ou que la jeune fille en pantalon moulant aux couleurs du Brésil, au bracelet et au bandana du brésil, et sa sœur en niqab mais également au bracelet du Brésil et que je soupçonnes de cacher un bandana sous son voile, sont deux syriennes qui sont arrivées à Beyrouth moins d’une semaine auparavant.

« Excuses moi tu es Syrienne ? »

« Oui ? »

« Ok, alors dis-moi, c’est courant les tatouages sur la main chez vous ? »

« Oh oui, bien sur y’en a plein ! Pas chez vous ? »

« Non. Non, non, chez nous un tatouage sur la main c’est le suicide social. Et qu’est-ce que tu fais ici ? »

« Je donnes des cours de capoeira aux enfants des camps. »

Ça a l’air surréel, et c’est pourtant le quotidien.

Ou du moins un quotidien, a mille lieues des autres Syriens bien moins fortunés, certes, et encore plus distante des déplacés internes, qui sont toujours sous les bombardements. Mais cela révèle une facette de la Syrie qui s’est perdue dans la politique.

Ah oui, le DJ dont je vous parlais, est aussi un expert en littérature classique, particulièrement la satire politique dans l’art et a participé à plusieurs émissions sur le sujet pour la télévision Égyptienne.

J’ai étudié en France, mais il connait mieux les classiques que moi ? Bon en même temps, j’ai trouvé Le Rouge et le Noir anecdotique, et que Proust ai mangé une madeleine, deux ou une demi-douzaine, ne m’importe guère, mais tout de même, ce type est meilleur que ne l’était mon prof de français (avec tout le respect que je vous dois Mr. Dutigne).

Si j’avais rencontré ces gens avant le conflit, mon prochain billet d’avion aurait été pour Damas, Allepe, Homs ou Latakia, sans réfléchir. Je serais rentré chez moi, le cœur léger, plein d’espoir pour l’avenir du moyen orient et une gueule de bois carabinée.

Mais je n’ai plus ce luxe, et eux non plus.

Même si ils étaient à retourner chez eux, dans la mesure où il reste assez de ruines pour encore appeler ça une ville, qu’est qu’ils pourraient bien y faire à part prendre les armes, ou se rallier au gouvernement ? Et ces gens ne sont que ceux qui ont eu la chance ou les moyens de fuir à Beyrouth, ou qui ont anticipé le conflit et sont partit avant d’être obligés à le faire. Des milliers d’autres de cette même jeunesse, instruite, dynamique, libre, sont dans les camps, ou essayent d’y arriver avec leurs familles. Certains y arrivent puis les quitte, et avec un peu de chance se retrouvent à Beyrouth, le cœur lourd d’histoires de survie et de fuite, et qui cherchent un peu de la normalité urbaine qu’ils connaissaient avant le conflit : des visages familiers, et une ambiance plus similaire au Quartier Latin de Paris, qu’au centre-ville de Kabul, une ambiance qu’ils ont connu, mais ne connaîtrons plus à Damas.

Si vous pensez qu’il s’agit d’une jeunesse occidentalisé, après quatre ans d’université aux états unis, formant des clans de jeunes américanisés, avec une attitude arrogante quant à leurs concitoyens comme on voit si souvent, et méprisons avec justesse, vous faites erreur.

Il s’agit bien là d’une jeunesse Arabe, consciente de son identité, culture et histoire, il ne s’agit pas juste d’une poignée de privilégiés, mais une couche de la société Syrienne, proprement, et véritablement Syrienne.

Je ne suis pas sûr de pourquoi j’écris ce blog, mais c’est cette jeunesse m’a fait mal, peut-être parce que je m’y identifie plus que je ne pourrais avec une famille de sept sortant d’un village au Kurdistan Syrien, et même plus que je ne pourrais m’identifier aux réfugiés syriens moins fortunés que je croisais tous les jours dans la rue. Peut-être parce que je les vois, me vois moi, vois toutes les options à ma disposition, tout le potentiel, que je vois exactement le même chez eux, mais n’y voit aucun aboutissement, parce que leur chez eux n’existe plus, que les pays où ils viennent chercher refuge ne leur donne pas, par manque de moyens ou par politique, les opportunités de se développer, et que le reste du monde fais la sourde oreille aux réfugiés Syriens.

Avec tous les événements, on ne peut réduire la tragédie Syrienne a une partie de sa population, aussi éveillée soit elle, mais c’est plus que l’une des pièces du puzzle, c’est un des coins, et peut être un peu de la couleur au centre.

Enfin, je suis de retour à Paris après un mois à Little Syria et ça m’a fait du bien. La prochaine fois, qui sait, j’irais peut être même à Beyrouth.