En cette année marquée par le centenaire du génocide arménien, il n’est pas trop tard pour découvrir, ou redécouvrir, « Le Conte de la pensée dernière », un extraordinaire roman consacré en 1989 à cette tragédie par un rescapé de l’Holocauste.

Edgar Hilsenrath, né en 1926 à Leipzig, fuit en 1938 les persécutions nazies pour se réfugier en Roumanie. Mais il y est arrêté en 1941 pour être déporté vers un ghetto d’Ukraine, bouclé par l’armée allemande.

Hilsenrath a tiré de ces trois années d’horreur la matière de « La Nuit ».

Après la « libération » du ghetto par l’Armée rouge en 1944, Hilsenrath suit à pied les troupes soviétiques jusqu’en Bulgarie. De là, il passe en Turquie pour rejoindre la Palestine où il est l’un des survivants du génocide à combattre pour la création de l’Etat d’Israël. Il émigrera ensuite aux Etats-Unis pour s’installer définitivement à Berlin en 1975.

Hilsenrath suscite polémiques et scandales avec « Le Nazi et le Barbier » ouvrage traduit dès 1971 aux Etats-Unis, mais refusé par des dizaines d’éditeurs allemands avant d’être publié dans sa langue originale, en 1977.

Il est vrai que cette charge iconoclaste mettait en scène un bourreau nazi qui usurpait en 1945 l’identité de son ancien voisin juif au point de devenir… un des pionniers du jeune Etat d’Israël.

Point de ces provocations ravageuses dans « Le Conte de la pensée ordinaire » quoique Hilsenrath continue de brouiller les lignes en s’attachant à Bulbul (le Rossignol), la protectrice kurde de son « héros » arménien. Quant aux représentants locaux de l’ordre turc, il les dépeint trop familiers de la population arménienne pour lui vouloir d’autre mal que le pot-de-vin de circonstance.

Hilsenrath brosse, au fil de plus de six cents pages, le tableau de la mécanique effroyable du génocide, depuis la « répétition générale » de 1894-97, avec déjà des dizaines, voire des centaines de milliers de suppliciés, jusqu’à la solution finale de 1915-16. Il nous conduit au cœur des planifications barbares des Jeunes-Turcs, dont la seule contrainte, toute relative, est de ménager les consuls étrangers et la presse internationale (surtout américaine).

« Tout de même, ce n’est pas très compliqué, dit le type en uniforme. Ce soulèvement généralisé qui n’existe pas et ne peut pas du tout exister, d’une part parce que les Arméniens n’ont pas assez d’armes pour cela, d’autre part parce qu’ils ne sont pas assez nombreux et qu’ils ne sont ni organisés ni unis –, ce soulèvement nous allons carrément le réprimer avant même qu’il n’éclate. Ensuite, nous ferons fusiller tous les suspects. Et comme chaque Arménien susceptible de porter les armes peut être considéré comme suspect, nous les ferons tous fusiller.
– Et les femmes, les enfants, les vieillards, qu’est-ce que vous allez en faire ?
– Nous les déporterons.
– Où cela ?
– Nulle part. »

Les conseillers allemands et autrichiens, les consuls occidentaux, les marchands itinérants apparaissent de loin en loin, comme un choeur des vierges dont l’impuissance vaut lâche complicité.

« L’extermination des Arméniens en Turquie – la liquidation de tout un peuple – ne dépend en fin de compte pas seulement des exterminateurs, mais aussi du silence de leurs alliés ».

« Le Conte de la pensée dernière » n’est pourtant ni une chronique diplomatique, ni une réflexion philosophique. C’est une fascinante fable orientale avec ses personnages hauts en couleur, ses bandits kurdes et ses Tziganes déchaînés, ses Turcs au grand cœur et ses notables myopes, ses fiancées engraissées et ses noces sauvages.

Les coqs s’appellent Abdul Hamid (comme le sultan) ou Enver Pacha (comme le chef des Jeunes-Turcs) avant que leur tête ne passe sur le billot pour nourrir des francs-tireurs affamés.

Wartan Khatisian, la clef de ce récit, paysan arménien émigré aux Etats-Unis, revient sur sa terre natale en 1914 pour retrouver l’élue de son cœur (sa première épouse est morte en couches à trop se regarder dans le miroir, ce qui a amené le fœtus à se voir lui-même à l’envers, plongeant l’accouchement dans la tragédie).

Khatisian, incarcéré par les Jeunes-Turcs, échoue au cœur d’une conspiration fantasmée par les artisans paranoïaques du génocide, qui lui conseillent, entre deux séances de torture, de plaider coupable des charges les plus fantasques.

« Il y a des époques où les innocents doivent mourir et où les coupables peuvent survivre. A de telles époques, il vaut mieux être coupable ».

« Le Conte de la pensée dernière » est un magnifique hommage à un pays enseveli sous des monceaux de cadavres, le Hayastan, cette terre d’Arménie qu’un génocide d’Etat a rayée de la carte. Hilsenrath ne craint pas de faire disparaître son « héros » Khatisian dans la Pologne de 1943 et il assume ainsi pleinement le lien entre les deux entreprises d’extermination.

« Je racontai au silence l’histoire de l’extermination du peuple arménien. Je rendis le silence attentif au fait qu’il était d’une importance capitale d’en parler ouvertement. Je dis : tout le monde doit en avoir connaissance ! Car comment pourra-t-on empêcher une nouvelle extermination, si chacun prétend n’avoir rien su et n’avoir rien empêché parce que ce sont des choses que l’on ne peut même pas imaginer ? Je parlai longuement et sans craindre d’entrer dans les détails. Je ne demandai rien pour mon peuple et je n’exigeai pas non plus que les persécuteurs soient punis. Je dis : je voulais simplement rompre le silence ».

Hilsenrath a écrit ces lignes il y a un quart de siècle. Le moins que l’on puisse dire est que le négationnisme continue de porter fort et haut. Ce n’est qu’une raison supplémentaire de se plonger dans « Le Conte de la pensée dernière ».