Tout historien sait qu’il est bien ardu d’apprendre des erreurs du passé, alors même que les « prêt-à-penser », commodes et recyclables, servent trop souvent de bouée de sauvetage intellectuelle. Ce qui est vrai en période « normale » le devient encore plus en période de crise, a fortiori révolutionnaire.

Les bouleversements en cours au Moyen-Orient ont amené ainsi certains commentateurs, par ailleurs mieux inspirés, à relancer l’idée d’un Iran « gendarme » de la région. Rappelons que cette vision renvoie au statut de l’Iran du Shah, investi par les administrations Nixon, Ford et Carter d’une telle mission de « gendarme », avant de s’effondrer sous les coups de la Révolution islamique en 1979.

Le sort calamiteux réservé au « gendarme » iranien en 1979 devrait être médité par les analystes et les commentateurs d’aujourd’hui. Ils verraient que l’Iran n’a jamais été un « gendarme » en soi, mais le tenant d’un ordre idéologique à visée expansionniste, avec à chaque fois un « allié » stratégique à défendre coûte que coûte au nom d’une solidarité entre régimes, et non d’une affinité religieuse.

Dans les années 70, l’Iran du Shah était ainsi intervenu massivement aux côtés du sultanat d’Oman, dirigé jusqu’à aujourd’hui par le sultan Qabous, afin d’écraser à son profit la guérilla marxiste soutenue par le Sud-Yémen voisin. Aujourd’hui, l’Iran de Khameneï intervient massivement en Syrie, où ses conseillers militaires et les milices pro-iraniennes venues du Liban et d’Irak se sont largement substitués à l’armée d’Assad, notoirement défaillante en milieu urbain.

Mais les temps ont changé : la greffe marxiste n’a jamais vraiment pris dans le monde arabe, alors que le refus populaire des dictatures, proclamé dans les rues du Caire, de Tunis et de Homs en 2011, a déclenché une vague de fond sans doute irréversible. La barbarie sauvage de la contre-révolution arabe, entre autres en Syrie, est à la mesure de la panique de ces régimes prêts à sacrifier peuple et nation à leur propre survie.

L’Iran a décidé, pour conforter sa propre dictature à la fois théocratique et policière, de jouer la partition de la contre-révolution, avec quelques variantes nationales. Le jeu destructeur de Téhéran en Syrie est largement responsable des deux cent mille morts qui sont déjà tombés dans ce malheureux pays. On sait moins que, outre Assad, l’Iran collabore activement avec Ali Abdallah Saleh, le dictateur déchu du Yémen, contraint de céder le pouvoir à Sanaa en février 2012.

Ecoutons à cet égard Tawakkol Karman, militante des libertés au Yémen, prix Nobel de la Paix en 2011 : « Le Yémen est confronté à une contre-révolution menée par les groupes armés houthistes, soutenus par l’ex-président Ali Abdallah Saleh et par l’Iran. C’est l’Iran qui attaque le Yémen à travers ces milices ».

La mobilisation internationale lancée contre le monstre jihadiste appelé en arabe Daech (et improprement honoré en français du titre d’« Etat islamique ») semble jouer en faveur de l’Iran. Téhéran met en effet en avant son hostilité irréductible à l’encontre de cet extrémisme sunnite pour justifier sa réintégration dans le jeu régional, voire sa promotion au rôle de « gendarme ».

Au contraire, Tawakkol Karman dénonce « le manque de réaction internationale face aux crimes de Bachar al-Assad et à la dictature sectaire de l’ex-premier ministre irakien Nouri al-Maliki ». Est-il nécessaire de souligner qu’Assad comme Maliki, jusqu’à son tout récent retrait, ont bénéficié du soutien sans faille de l’Iran ? Karman est à cet égard catégorique sur son engagement dans une voie alternative : « Pour combattre Daech, il faut soutenir les peuples dans leur combat pour la liberté et la démocratie ».

Ces peuples en lutte ont bien du mal à entrer dans le champ de vision des « experts » d’une diplomatie metternichienne, donc obsolète, qui ne croit qu’aux « monstres froids » des Etats, en invoquant Kissinger d’un air entendu. C’est à la faveur de cet angle mort de la vision internationale que l’Iran peut faire valoir aujourd’hui ses supposés titres de « gendarme » d’une région qu’il a pourtant contribué à mettre à feu et à sang.

Rappelons nous 1990 et une autre coalition internationale mobilisée par les Etats-Unis sur la question de l’Irak. Il s’agissait alors pour l’administration de Bush père de bouter Saddam Hussein hors du Koweït. La reconnaissance du protectorat syrien sur le Liban fut un prix jugé raisonnable à Washington en contrepartie de la participation d’Assad père à la coalition anti-Saddam.

Le pompier-pyromane syrien recueillait au Liban les fruits de quinze ans de « guerre civile », au cours de laquelle il avait méthodiquement éliminé les leaders patriotes, laissant une classe politique décimée et vulnérable. Quinze autres années d’occupation syrienne du Liban furent encore nécessaires, avec leur cortège de liquidations et d’horreurs, avant qu’Assad fils retire enfin en 2005 ses troupes du pays voisin.

Conférer à l’Iran le titre de « gendarme » du Moyen-Orient reviendrait à lui laisser les mains aussi libres dans la région que la Syrie les eut trop longtemps au Liban, avec le lourd bilan que l’on sait, sans pour autant que la stabilité du pays et de son environnement en soit garantie. Miser sur les pompiers pyromanes n’est pas seulement infâme, c’est inepte.

Téhéran doit naturellement être associé aux efforts internationaux pour stabiliser l’Irak et y enrayer la montée de Daech. En revanche, l’Iran doit être exclu de toute discussion sur l’avenir de la Syrie tant que sa politique criminelle, voire suicidaire, de soutien inconditionnel au régime Assad reste en vigueur. L’Iran est une puissance, ce qui implique des droits tout autant que des devoirs.

Tant pis pour les nostalgiques des dictatures arabes, ils ont bel et bien perdu, avec l’entrée en crise durable de ces régimes faillis, à la fois leurs grilles d’analyse comme leurs rentes de situation. Mais la cause est entendue : il n’y aura plus de « gendarme » du Moyen-Orient.

L’Histoire de la région en sera désormais écrite par ses peuples, pour le meilleur et pour le pire. Laissons le mot de la fin à la lumineuse Tawakol Karman, car ce qu’elle dit pour son pays vaut pour l’ensemble du monde arabe.

« La France est devenue ce qu’elle est grâce à une révolution qui a duré des dizaines d’années. Nous sommes déterminés à donner au Yémen la liberté, l’égalité, la citoyenneté et l’Etat de droit ».