Lior Shleien, la Hongrie et les élections en Israël
Quelques semaines à peine après la défaite de Viktor Orbán aux élections hongroises, les écrans de télévision de la principale chaîne d’information publique ont affiché un écran noir, accompagné d’un message d’excuses concernant les mensonges diffusés pendant des années…
Et sur le terrain, comme j’ai pu le constater au cours d’un séjour en Hongrie cet été, les langues se délient. Propriétés immobilières acquises, on ne sait comment, pour une bouchée de pain par la famille Orbán, cumul de fonctions chez certains responsables de l’État, trafic d’influence : la chape de censure imposée à la population pendant les années Orbán se fissure.
Sans savoir encore ce que réserve le gouvernement de Péter Magyar, la sensation d’une normalisation tant attendue, accompagnant le retour à des valeurs démocratiques, est palpable.
Il est difficile de ne pas dresser un parallèle entre les personnalités et les méthodes des deux chefs de gouvernement. Pourtant, si l’on met de côté certaines techniques de contrôle de la société que Netanyahu semble avoir empruntées à Orbán, les situations des deux pays sont profondément différentes.
Alors que la Hongrie évolue dans un cadre européen, où les principaux défis sont avant tout économiques et institutionnels, ainsi que liés à sa place au cœur de l’Europe, Israël, lui, vit au rythme de la guerre et d’impératifs de sécurité nationale qui dictent l’ensemble de sa vie politique et affectent directement la vie de ses citoyens, impliqués au premier plan.
Ces trajectoires opposées éclairent un contraste majeur : le comportement politique des nouvelles générations de votants.
En Hongrie, le vote des jeunes a été l’un des moteurs du changement. Les réseaux sociaux, et TikTok en particulier, sont devenus l’arme absolue de Magyar pour contourner la censure et réveiller les aspirations démocratiques.
En Israël, les campagnes d’influence des électeurs de Netanyahu et de Ben Gvir ont une longueur d’avance sur l’information relayée par l’opposition, et l’impact de TikTok semble produire l’effet inverse. Dans un pays hyperconnecté et traumatisé par la guerre, les messages font appel à la peur, au sentiment d’encerclement et à l’angoisse sécuritaire.
C’est alors que surgit une initiative inédite, portée par une personnalité singulière : Lior Shlein (prononcer « Chlayenne »), journaliste, humoriste satirique, animateur et producteur israélien.
Son projet : sillonner le pays à la rencontre des jeunes, d’une génération traumatisée par la guerre et la violence, qu’il considère particulièrement exposée à une influence médiatique extrémiste et mensongère très présente sur les réseaux, en particulier celle du ministre Ben Gvir.
Son principe : rencontrer des jeunes de tous les secteurs de la population pour une discussion autour des thèmes les plus difficiles de la réalité israélienne, dans le but de présenter une alternative à cette influence médiatique. Sa méthode : venir écouter et permettre un échange sans filtre, dans un respect total des opinions et des personnes.
Lors de l’une des rencontres qui a rencontré le plus grand écho, il se retrouve ainsi face à un groupe de jeunes religieux et nationalistes. La guerre, les médias, la démocratie, la place de la religion dans la société israélienne : les sujets sont sensibles et les positions parfois tranchées. Mais Shlein ne cherche pas à prendre le dessus. Il laisse chacun exposer son point de vue, pose des questions, demande des précisions et pousse parfois ses interlocuteurs à examiner les conséquences de leurs propres arguments. La satire et le mordant qui caractérisent cette personnalité des médias et du spectacle font alors place à une véritable écoute, portée par la sensibilité, l’humour et le charisme de Shlein.
L’effet de sa personnalité est déterminant : elle crée un cadre suffisamment sécurisant pour que chacun puisse s’exprimer librement, sans craindre le jugement, la dérision ou le « shaming » du groupe. Les jeunes peuvent ainsi s’affranchir, le temps de la rencontre, des positions les plus extrémistes, ou encore de celles qu’ils seraient parfois censés défendre, et laisser émerger une parole plus personnelle.
L’impact de ces rencontres est ensuite démultiplié par leur diffusion sur les réseaux sociaux, sous forme de courtes vidéos, permettant à la conversation de se poursuivre bien au-delà de la salle. Certaines ont été vues plusieurs millions de fois. En quelques mois, les vidéos de Free ישראל ont ainsi cumulé plus de 60 millions de vues, tandis que Shlein rassemble aujourd’hui près de 800 000 abonnés sur l’ensemble de ses réseaux. Il a déjà rencontré des dizaines de groupes de jeunes, alors que plusieurs centaines d’autres seraient encore en attente.
Mais le plus intéressant est peut-être la manière dont cette initiative a pris forme. Free Israel est né presque spontanément, autour de Shlein et de quelques amis, avec l’idée de créer un espace de dialogue avec les jeunes. Au départ, pas de grande structure ni de machine politique : simplement une volonté d’aller à leur rencontre. Puis, face à l’ampleur de la demande, le projet s’est progressivement organisé. Les donations de ceux qui souhaitent soutenir l’initiative permettent désormais de financer les déplacements, les rencontres et la production des contenus, donnant à cette expérience une dimension qui dépasse largement le cercle initial de ses fondateurs.
Il est encore trop tôt pour mesurer ce que ces échanges changent réellement dans les opinions ou les choix politiques de ces jeunes. Mais face à tous les éléments qui peuvent influencer les résultats du vote décisif d’octobre prochain, cette initiative concrète autant qu’humaine, ne peut qu’être saluée avec admiration.

