Dans mon article intitulé « La paille israélienne et la poutre chinoise », du 31 janvier dernier, je critiquais les propos du président chinois au sujet de Jérusalem.

Après les prises de position du président Joko Widodo, exprimées le 7 mars lors du 5ème Sommet extraordinaire de l’Organisation de la Coopération Islamique de Djakarta, je serais tenté d’intituler le présent article « la paille israélienne et la poutre indonésienne » !

Dans son discours d’ouverture, le chef de l’État indonésien a en effet déclaré que « Israël doit mettre fin à ses activités et politiques illégales dans les territoires occupés. L’Indonésie et le monde islamique se tiennent prêts à prendre des actions concrètes afin de pousser Israël à mettre fin à sa colonisation de la Palestine ».

Le sommet s’est prononcé pour un boycott des produits israéliens provenant des territoires contestés de « Cisjordanie ». Précisons que Djakarta aurait fort à perdre avec un tel boycott, puisque la balance des échanges commerciaux entre Israël et l’Indonésie est favorable à ce pays.

Notons enfin que Mahmoud Abbas, qui assistait à ce sommet, s’est réjoui des déclarations de Joko Widodo et des résolutions prises en faveur de la Palestine.

Comme si cela ne suffisait pas, quelques jours plus tard, Madame Retno Lestari Priansari Marsudi, ministre des Affaires étrangères de l’Indonésie, a tenté de se rendre à Ramallah afin d’y inaugurer un consulat honoraire.

Les autorités israéliennes n’ont pas autorisé le transit de la ministre, qui devait venir de Jordanie, en territoire israélien. Elle n’avait en effet prévu aucune rencontre avec les officiels israéliens. « En reconnaissance des liens historiques et uniques entre la Palestine et l’Indonésie et le soutien de ce pays envers le peuple palestinien » le responsable de la diplomatie de l’Autorité palestinienne Riyad al-Maliki a donc dû se déplacer à Amman afin de pouvoir rencontrer Madame Marsudi.

Loin de moi l’idée de contester à l’Indonésie le droit d’avoir des relations avec l’Autorité palestinienne. L’Indonésie est le pays musulman le plus peuplé de la planète [1] mais ce n’est pas un État arabe. Il n’a donc aucun contentieux avec l’État hébreu. Il est regrettable qu’il ne mette pas son influence au service de la paix en ayant des relations équilibrées avec les deux parties, plutôt que de prendre des positions hostiles à l’une de ces deux parties. D’autant qu’en matière de « colonisation » et de droits des peuples, l’Indonésie, comme la Chine, est très loin d’être un pays irréprochable !

Il convient, en particulier, de revenir sur la situation de la Papouasie Occidentale.

Le drame vécu par son peuple depuis plus d’un demi-siècle est certainement le plus méconnu, dans ce monde moderne qui en compte tant.  Qui sont les Papous ? Il semblerait que cette appellation de «papou», vienne du malais « papuwah », qui signifie « crépu ».

Les Papous sont les autochtones de la Nouvelle-Guinée, ce sont effectivement des Noirs à l’abondante chevelure crépue. Cette population négroïde est apparentée aux Aborigènes d’Australie, d’où elle serait d’ailleurs venue, à une époque très reculée où la Nouvelle-Guinée et l’Australie formaient une seule et même masse continentale.

Les Papous commencèrent à pratiquer l’agriculture il y a 9000 ans, en cultivant la canne à sucre et différents types de racines. 3000 ans avant notre ère, ils maîtrisaient déjà l’irrigation. La Papouasie Occidentale comprend la moitié ouest de la deuxième plus grande île du monde par la superficie [2], la  Nouvelle-Guinée.

Au total, cette île immense compte environ 9 millions d’habitants, ce qui est fort peu. Elle est divisée en deux entités, la frontière entre elles suivant le 141ème méridien, qui passe en son milieu. La moitié orientale constitue un État indépendant, la Papouasie Nouvelle-Guinée. Ce pays membre du Commonwealth fut autrefois administré par les Allemands et par les Britanniques [3], puis par les Australiens qui facilitèrent son accession à l’indépendance en 1975. Cet État souverain compte aujourd’hui 6 millions d’habitants.

La partie occidentale de l’île fut appelée Nouvelle-Guinée Néerlandaise à partir de 1898, lorsque les Hollandais s’y installèrent. Les Pays-Bas n’avaient fait qu’étendre leur domination vers l’est, puisqu’ils étaient maîtres depuis le XVIIe siècle des « Indes Néerlandaises [4] », grâce à leur célèbre VOC [5].

Les Japonais firent une incursion en Nouvelle-Guinée durant la Seconde Guerre Mondiale, avant d’en être chassés par les Alliés, après de très durs combats dans la jungle. Ces mêmes Japonais avaient auparavant occupé les Indes Néerlandaises. Durant cette occupation, ils encouragèrent les nationalistes indonésiens, qui proclamèrent l’indépendance du pays immédiatement après la capitulation japonaise, avant que les Hollandais ne tentent d’y reprendre pied.

Une longue et terrible guerre s’engagea alors contre l’ancienne métropole, et ce n’est qu’en 1949 que les Pays-Bas finirent par reconnaître l’indépendance de l’Indonésie.

C’est lors de cette reconnaissance que l’ex-puissance coloniale accepta que toutes ses possessions des Indes Occidentales soient cédées au nouvel État, à l’exclusion de la Nouvelle-Guinée Néerlandaise qui demeura sous le contrôle des Pays-Bas. Durant les années 50, les Hollandais encouragèrent l’émergence d’une petite élite papoue éduquée qui devait conduire le territoire à l’indépendance. Grâce aux ressources minières, la partie néerlandaise de la Nouvelle-Guinée était à l’époque beaucoup plus développée, économiquement, que la partie sous contrôle australien. C’est l’existence même de ces richesses minières, comprenant, entre autres, du pétrole, de l’or et du cuivre, qui devait causer le malheur des Papous de l’ouest.

Pendant que la Papouasie Occidentale se préparait à l’indépendance, l’Indonésie de Soekarno [6] revendiquait ouvertement le territoire. En mars 1961, les Papous de l’ouest élurent leur premier parlement. Puis, le 1er décembre de la même année, le pays devint officiellement indépendant, avec son drapeau et son hymne national.

Dès le 18 décembre, le président Soekarno lança une campagne de « libération de l’Irian Jaya [7]». Le 2 janvier 1962, les troupes indonésiennes débarquèrent en Papouasie Occidentale, avec le soutien des compagnies minières (essentiellement étasuniennes) et des USA. 330 000 hommes furent engagés dans cette invasion.

À l’initiative des États-Unis, un accord finit par être conclu entre les gouvernements indonésien et néerlandais. Cet accord prévoyait de confier à l’ONU le règlement du problème. Il prévoyait en outre la reconnaissance des droits indonésiens sur le territoire, à condition qu’ils soient ratifiés par un référendum. Ce dernier n’eut jamais lieu.

L’Indonésie invoqua des raisons logistiques, dues à la difficulté du terrain. À la place d’un référendum, Djakarta réunit, en 1969, 1054 «anciens» du territoire, nommés par l’administration militaire. Cette réunion se tint en présence d’officiers et de fonctionnaires indonésiens, ainsi que de quelques observateurs des Nations Unies.

La majorité de ces anciens se prononça, par un vote à main levée, pour le rattachement à l’Indonésie. L’ONU et la communauté internationale purent alors reconnaître sans état d’âme cet état de fait. L’Irian Jaya devint la 26ème province indonésienne. Cette annexion suscita l’indignation de la population locale, ainsi que des manifestations qui furent chaque fois durement réprimées. La première rébellion armée éclata la même année.

Depuis lors, l’opposition armée et pacifique à l’occupation indonésienne n’a jamais cessé. Les années 1977, 1980 et 1996 furent marquées par de nombreuses manifestations et par des émeutes, qui suscitèrent une violente répression de la part des militaires indonésiens.

Cette répression fut toujours soutenue par les compagnies minières. Même les communautés les plus isolées, qui avaient eu jusque-là très peu de contacts avec le monde extérieur, furent brutalisées. Afin de permettre aux agents des compagnies de prospecter, les militaires indonésiens n’ont jamais hésité à abattre des Papous ou à brûler leurs villages.

En 1965, à Djakarta, la donne politique changea, pour le pire. Le général Suharto, celui-là même qui avait conduit l’invasion de la Papouasie Occidentale, s’empara du pouvoir, à la faveur d’un coup d’État militaire.

Il devait ensuite diriger l’Indonésie d’une main de fer pendant plus de trois décennies, toujours avec le soutien actif des États-Unis. Suharto, après sa prise de pouvoir, fit massacrer des dizaines de milliers de communistes (ou supposés tels), à travers tout l’archipel.

C’est ainsi qu’il établit son « Ordre nouveau ». Dans le contexte de la guerre froide, avec la guerre du Viêt Nam qui faisait rage à proximité, l’anticommunisme de Suharto ne pouvait que plaire à l’administration étasunienne. Durant le règne de ce dictateur impitoyable, les USA lui ont accordé une aide militaire estimée à 1,1 milliard de dollars, sans compter des prêts s’élevant à plus de 330 millions, pour ses achats d’armes étasuniennes.

En 1975, Suharto entreprit une nouvelle invasion, toujours avec la complicité bienveillante des États-Unis: il s’empara du Timor-Oriental, petit territoire portugais qui venait de proclamer son indépendance à la faveur de la Révolution des œillets de Lisbonne.

Comme la Nouvelle-Guinée, l’île de Timor avait été divisée en deux moitiés lors de l’expansion coloniale des puissances européennes : la partie occidentale faisait partie des Indes Néerlandaises tandis que l’autre moitié demeurait portugaise.

Le FRETILIN [8], mouvement rebelle qui mena la lutte contre la dictature de Salazar, était d’obédience plutôt marxisante. C’est ce mouvement qui proclama l’indépendance du Timor-Oriental en 1975. Une semaine plus tard, l’armée indonésienne occupa le territoire et en fit une nouvelle province d’Indonésie. Tout cela dans le silence complice de la communauté internationale, mises à part quelques protestations des nouvelles autorités portugaises. Cette invasion fit au moins 100 000 morts au sein de la population. Durant les premières années de l’impitoyable occupation indonésienne, on estime qu’au moins 100 000 autres Timorais périrent de faim et de maladies.

Pendant que, envers et contre tout le FRETILIN continuait la lutte contre l’occupation du Timor-Oriental, les Papous persistaient à résister en Papouasie Occidentale. Le mouvement « Free Papua » fut créé dans les années 60. Lui aussi mena une lutte armée souvent désespérée contre l’occupant, contre les colons venus de Java et contre les compagnies minières. Le simple fait de revendiquer l’indépendance fut assimilé à un acte de haute trahison par la législation indonésienne, punissable de 20 années d’emprisonnement.

En 1998, la guerre froide était terminée. Les dictatures anticommunistes se justifiant moins, Suharto se retrouvait de plus en plus isolé. Il  fut contraint de quitter le pouvoir, après 34 années de règne sans partage.

Le nouveau gouvernement, plus démocratique, entama une politique de décentralisation. L’Irian Jaya fut divisée en deux régions distinctes. Le président Abdurahman Wahid effectua une visite sur le terrain, durant laquelle il fit quelques petites concessions symboliques.

Il autorisa le drapeau papou, à condition qu’il flottât à côté – et plus bas – que celui de l’Indonésie. Cependant, la répression continua. En 2001, Theys Eluay, le chef du mouvement indépendantiste, fut assassiné par les forces spéciales indonésiennes. En 2005, des observateurs australiens estimèrent qu’au moins 100 000 Papous avaient été tués par les militaires indonésiens depuis 1969. Certains avancèrent même des chiffres beaucoup plus élevés : le nombre total des tués s’élèverait en fait à 400 000. Tout cela n’a pas empêché le gouvernement indonésien de signer, en 2007, la charte des Nations Unies relatives aux droits des peuples indigènes !

Les conséquences de ce demi-siècle d’occupation indonésienne sont multiples. La Nouvelle-Guinée est une île unique au monde, pour son écosystème mais aussi pour les cultures des peuples qui y vivent depuis 40 000 ans.

C’est un univers de hautes montagnes et de forêts tropicales, avec un climat très humide. Un cinquième des espèces recensées dans le monde vivent en Nouvelle-Guinée. Depuis leur arrivée, les Indonésiens et les grandes compagnies minières se sont livrées à une déforestation massive. Les cours d’eau ont été pollués par l’exploitation minière. Dans les zones côtières, les arbres ont été abattus pour créer d’immenses plantations de palmiers à huile, où travaille une population de colons venus de Java.

Aujourd’hui, un tiers de la population du territoire n’en est pas originaire. La riche culture des Papous est gravement menacée. Il existe en Nouvelle-Guinée entre 800 et 1000 langues différentes, que l’on peut regrouper en 30 familles linguistiques. En comparaison, le continent européen ne compte que 230 langues, appartenant 3 grands groupes.

Les richesses minières de la Papouasie ont fait son malheur. Les Papous ont été victimes des convoitises du grand voisin indonésien, bien sûr, mais aussi et surtout des grandes compagnies minières internationales. Pour s’emparer des ressources du territoire et les exploiter, elles ont soutenu et encouragé les ambitions de Djakarta, avant de les manipuler pour étendre toujours davantage leurs zones d’exploitation, au détriment de la population locale.

L’Indonésie est un grand pays, le quatrième de la planète par sa population. C’est une puissance économique et un marché en pleine expansion. Il conviendrait cependant de l’amener à changer de politique en Papouasie, comme cela fut le cas avec le Timor Oriental où, en 1999, l’ONU put enfin organiser un référendum d’autodétermination.

Ce petit pays put recouvrer son indépendance en 2002. Le peuple papou aura-t-il lui aussi un jour la chance de pouvoir se prononcer sur son avenir ? Ce peuple, avec ses 40 000 ans de présence ininterrompue sur la terre de Nouvelle-Guinée et son riche héritage culturel mériterait d’être reconnu et davantage soutenu.

La présence indonésienne sur ce territoire est une des pires formes de colonialisme encore existant. La situation des Papous est bien plus tragique que celle des habitants des territoires « palestiniens ». Sans doute le président Joko Widodo devrait-il se pencher sur cette question plutôt que d’afficher une solidarité probablement basée sur un parti pris religieux [9] avec la population arabe d’un petit territoire situé à 8600 kilomètres de Djakarta. Car, pour reprendre ses propres propos au sujet de ce territoire, il est grand temps que l’Indonésie mette « fin à ses activités et politiques illégales dans les territoires occupés » de Papouasie Occidentale !

[1] 256 millions d’habitants dont 86,1 % sont Musulmans.

[2] 829 200 km²

[3] La Kaiser Wilhems Land (Terre de l’Empereur Guillaume) fut un territoire allemand à partir de 1884. Il comprenait le quart nord-est de la Nouvelle-Guinée. En 1914, il fut occupé par les troupes australiennes. Renommé Territoire de Nouvelle-Guinée, la Société des Nations le confia à l’Australie après  la Première Guerre Mondiale. Le Royaume-Uni avait prit possession du quart sud-est de la Nouvelle-Guinée en 1884. En 1906, il le céda à l’Australie, qui en fit le Territoire de Papouasie. C’est à partir de ce territoire que les forces australiennes envahirent la partie allemande de l’île, en 1914. Ce sont ces deux quarts, ex-allemand et ex-britanniques qui constituent aujourd’hui la République de Papouasie Nouvelle-Guinée.

[4] L’Indonésie actuelle

[5] Vereenigde Oost-Indische Compagnie, ou Compagnie néerlandaise des Indes Orientales

[6] Ahmad Soekarno (1901-1970), premier président de l’Indonésie.

[7] C’est ainsi que les autorités indonésiennes rebaptisèrent la moitié occidentale de la Nouvelle-Guinée.

[8] Frente Revolucionária de Timor-Leste Independente (Front Révolutionnaire du Timor-Est Indépendant)

[9] Alors que tous les Indonésiens (et tous les Palestiniens) ne sont pas Musulmans !