Ne pas être juive implique dans mon cas et certainement chez de nombreux non-juifs, l’impossibilité de comprendre ce qu’est le ressenti de l’antisémitisme dans sa chair.

Très jeune, j’ai lu le journal d’Anne Franck et j’ai vu « Nuit et Brouillard ». Mon identification à Anne Franck a correspondu à mes peurs d’enfant, et j’ai appris le sens du mot courage mais sans y lier la guerre de 40.

J’étais happée par ce récit, sans aucune distance et comme ma famille était à la fois anticléricale et, il faut le dire, pas portée sur l’Histoire, je n’ai reçu aucune éducation religieuse. Je n’ai compris que très tard ce que signifiait « être juive » dans le cas d’Anne Franck.

Anne Franck était pour moi une héroïne et j’ai lu son journal comme je lisais des contes pour enfants, ceux dans lesquels sont mises en scène des situations intemporelles, universelles et souvent très dures à surmonter. Ces contes se finissent bien en général, ce qui permet aux enfants qui vivent ces situations d’y trouver le chemin de la résilience.

Dans le cas du journal d’Anne Franck, la fin tragique laisse les lecteurs face à leur peine et à l’immense injustice dont elle a été victime. C’est là que commence le travail de mémoire, et c’est pourquoi chaque enfant devrait lire et étudier ce journal en classe. C’est une référence inestimable et ce n’est pas un hasard si les stèles en hommage à Anne Franck sont régulièrement profanées à travers le monde par les négationnistes.

« Nuit et Brouillard » m’a permis de comprendre ou plutôt d’intégrer le mot « tabou ». Mes grands-parents me parlaient de la guerre dans ce qu’ils avaient eux-mêmes vécu, essentiellement la pauvreté, le manque d’alimentation, le manque de tout.

Les gâteaux à la sciure, l’unique orange à Noël, les sabots en bois pour marcher jusqu’à l’école, la blessure de guerre de mon arrière-grand-père à qui il manquait un bras emporté par une mine pendant la guerre de 14.

Mais ils parlaient très peu de la Shoah. Ma grand-mère me racontait qu’elle avait été résistante et je comprenais que c’était une source de fierté mais j’ai bien retenu, en même temps que les récits des femmes tondues d’après-guerre, ce que signifiait « résistants de la dernière heure ».

Le film « Nuit et Brouillard », quand on l’a vu enfant, permet de ne jamais plus adhérer aux théories négationnistes. C’est pourquoi, comme le journal d’Anne Franck, c’est un outil indispensable pour endiguer l’antisémitisme et ne jamais oublier. Si ce n’est pas en famille, il faut le voir à l’école car après, c’est trop tard pour certains.

Le film qui m’a fait comprendre très jeune aussi et intimement ce qu’est l’antisémitisme « flottant » dans la société, celui dont on a l’impression qu’on ne se débarrassera jamais, c’est « Shoah » de Claude Lanzmann. Ce film montre aux spectateurs ce qu’est la place des bourreaux, et à quel point ces bourreaux sont ordinaires.

On ne peut s’empêcher de se dire : « Et si j’avais été à leur place ? Aurais-je résisté ? Aurais-je été en empathie avec les victimes de la barbarie nazie ou comme ces bourreaux, imperturbables dans la haine et l’indifférence ? »

J’y ai reconnu les traits de ce qu’il peut y avoir de pire dans la nature humaine. La haine et le mépris, l’indifférence, la lâcheté, le manque d’éthique absolu et d’humanité.

Le travail de mémoire des années 70 et 80 passait aussi par les chansons de Jean Ferrat, Louis Chédid et d’autres artistes. Des paroles que j’écoutais sans les comprendre sur le moment mais qui ont pris tout leur sens à l’âge adulte.

Dans la lutte vitale contre l’antisémitisme, il ne s’agit pas tant de religion que de principes fondamentaux et de foi en l’humain. Nous devons, à l’instar du combat contre le racisme, nous poser la question à nous-mêmes de ce qui constitue notre indifférence à l’égard de « l’autre », notre rejet de « l’autre », notre complexe de supériorité, pour le dire vulgairement.

D’un point de vue social, l’expérience de Milgram présentée de manière magistrale dans le film I comme Icare de Costa Gavras, est aussi terrible qu’édifiante. La soumission aux ordres, au pouvoir quel qu’il soit, la soumission à la masse et à la foule que décrit cette expérience, est universelle et n’a pas de rapport avec la religion.

Elle parle de liberté de conscience, d’indépendance d’esprit, de liberté de parole et d’actes, d’émancipation. Cette expérience est scientifique et politique. On y voit tout un chacun prêt à tuer, ou plutôt prêt à faire tuer son prochain sous la pression des ordres et du pouvoir, par lâcheté et pour être conforme au « groupe ».

Quasiment tous les participants en viennent à laisser autrui se faire tuer, sans intervenir, de même que c’est souvent en laissant faire que les individus deviennent des collabos.

Ne pas ressentir l’antisémitisme dans sa chair implique pour tout républicain un devoir : savoir le reconnaître, apprendre à le voir à l’œuvre et le combattre. C’est l’essence même de la République que de ne pas succomber à la pensée unique, au populisme qui n’est autre que la soumission à un chef.

La guerre de 40 nous a appris ceci : nous devons résister à la tentation de nous en remettre à un pouvoir ou une doctrine totalitaire, nous devons fuir ce qui nous enjoint à suivre la foule et à crier avec les loups.

La défense d’Israël face aux nombreux pays totalitaires qui veulent sa disparition est non seulement nécessaire mais indispensable à la préservation de nos démocraties.

La montée de l’antisémitisme qu’on observe en France et en Europe correspond d’une part à la montée de partis populistes, et de l’autre à celle des totalitarismes venus des pays arabes qui sont tous des dictatures. La dictature empêche le libre-arbitre et contraint à l’idéologie aveugle de masse, qu’elle soit d’ordre politique ou religieuse.

Il ne s’agit pas de religion, il s’agit de savoir quel monde nous construisons. Un monde totalitaire ou un monde libre.