Le calendrier juif indique que nous nous trouvons entre Pourim et Pessah’. Une excellente occasion pour nous de jeter un coup d’œil sur la côte de popularité des différentes fêtes juives dans la société israélienne d’aujourd’hui.

Chaque année, les instituts de sondage publient le hit-parade des fêtes juives et, cette année encore, c’est Pessah’ qui arrive incontestablement en tête, loin devant toutes les autres, Kippour compris.

Ou plus exactement, c’est la soirée du séder qui occupe la première place. Et, que l’on ne se méprenne pas, il s’agit bien là du texte classique de la Haggadah et non pas du texte alternatif appelé aussi « haggadah des kibboutzim », qui n’attire plus grand monde aujourd’hui, même dans les kibboutzim…

Il s’avère en effet que si les israéliens adorent se plaindre à l’approche de la fête, ironisant volontiers sur l’inévitable tante Judith, dont personne n’a la force d’entendre une fois de plus les interminables histoires, renâclant à l’idée de devoir inviter l’incontournable belle-mère* ou déplorant les méfaits digestifs des matsot (source inépuisable de plaisanteries radiophoniques), la quasi totalité d’entre eux se retrouvent ensuite autour de la table pour raconter l’histoire de la Sortie d’Egypte.

Comme si tout à coup, croyants et agnostiques, pratiquants et laïques, tous cherchaient à respecter à la lettre l’antique commandement biblique: « tu raconteras ce jour là à ton fils… »

Or, en y regardant de plus près cet engouement pascal est un véritable mystère pour le sociologue moderne. Car enfin, reconnaissons le, le séder se situe aux antipodes de la pensée dominante. Et ce, pour trois raisons majeures :

La première c’est que, au centre de la soirée de Pessah’, c’est avant tout la famille que l’on célèbre. C’est à elle que l’on reconnaît cette formidable capacité de transmission du flambeau, d’une génération à l’autre.

Et pourtant, en ce début du 21ème siècle, la cellule familiale n’a jamais parue si fragile ! Les familles, naguère encore, considérées comme normatives (un père, une mère, si possible de sexes opposés, et des enfants qui leur sont communs) se font de plus en plus rares.

Que cette vénérable institution devenue « old fashion » conserve le 15 Nissan toute sa popularité, voilà qui à de quoi surprendre!

La seconde tient au fait qu’il n’y a dans le récit de la haggadah qu’un seul narratif, avec des bons et des méchants ! Mieux, ce sont les bons qui gagnent et qui célèbrent leur victoire !

Rajoutez à cela que les bons, ce sont nos propres ancêtres, et vous obtenez une cérémonie qui a de quoi faire hurler de rage le postmoderniste de base. Comment? Nous parlons une soirée entière de la Sortie d’Egypte et personne ne s’émeut de la douleur de la maman égyptienne qui vient de perdre son premier-né ou de celle du pauvre fermier dont les bêtes viennent d’être décimées par la peste !

Dans un monde où il n’y a plus ni bien ni mal et où il est de bon ton d’adopter la subjectivité de l’autre pour mieux paraître objectif, voila qui n’est pas politiquement correct du tout !

La dernière, c’est qu’il ne faut pas perdre de vue que ce qui se joue ce soir là, ce que l’on commémore, c’est bel et bien la naissance de la Nation Juive.
Aucun hébreu n’est sorti seul d’Egypte.

L’Egypte, dans la douleur, a accouché d’un peuple. Et c’est ce peuple qui célèbre à Pessah’ son anniversaire. Il serait vain de rechercher derrière le récit des rabbins qui se retrouvent à Bney Brak une quelconque recherche de plénitude individuelle.

Aucune des lignes de « dayénou » ne remercie le Ciel pour avoir facilité à chacun d’entre nous l’accès au Nirvana ! Dans un monde ou l’individualisme est sacralisé, ou rien ne compte autant que l’épanouissement du Moi, cette bouffée d’air nationale devrait sembler déplacée.

A moins précisément que ces retrouvailles familiales annuelles autour d’une même table pour raconter à nos enfants l’histoire de notre libération nationale ne prouvent le besoin que nous ressentons, aujourd’hui plus encore qu’hier, de retrouver nos véritables valeurs, loin des modes passagères, et de nous ancrer dans notre bonne vieille tradition, certes plusieurs fois millénaire, mais dont les descendants d’Abraham, d’Itshsak et de Jacob que nous sommes sentons bien qu’elle n’a pas encore fini de tout nous révéler et de nous faire découvrir tous ses trésors cachés…