J’ai quinze ans. Je suis dans l’avion pour Cracovie. Avec moi mes camarades de seconde de l’école Yabné Paris en route pour le « Voyage en Pologne ».

La majorité d’entre eux participent à ce voyage pour découvrir et apprendre ce que fut la Shoah. De mon côté, c’est aussi la découverte d’un pays qui a vu ma famille grandir et s’épanouir pendant de nombreux siècles.

L’avion commence à descendre vers le tarmac. Par le hublot, je regarde le paysage. Journée brumeuse d’avril, les bois d’un vert foncé se dessinent au loin. Je trouve cette nature belle. Mieux que ça. Il y a une partie de moi qui comprend l’affection qu’ont eue les juifs pour cette campagne. Ils y ont vécu plus ou moins tranquillement durant de nombreux siècles, n’est-ce pas ? J’essaye de partager cette réflexion avec un de mes camarades. Mais je m’arrête de suite. Il ne comprend pas où je veux en venir. Pour lui cette terre est maudite. Ce voyage n’est qu’une descente en enfer.

Pour moi les choses sont un petit peu plus nuancées. Ce voyage est avant tout un double retour aux sources.

La première raison est qu’au quatrième jour de mon voyage je visite le village et la synagogue de mon grand-père, Chayim Yehoshua Gurfinkiel.

Après cinquante ans d’absence, les pieds d’un Gurfinkiel franchissent à nouveau la porte et foulent le sol de la synagogue de Leczna. Tout ça grâce à Shlomo Balsam envers qui je suis très reconnaissante.

Devant tous les élèves du voyage, je raconte l’histoire de mon grand-père et je pleure. A chaudes larmes. Sans m’arrêter. Nous prions Min’ha dans la vieille synagogue désaffectée.

Le Rav Belhassen, présent avec nous, me demande les noms de mes ancêtres pour rappeler leurs mérites et permettre l’élévation de leurs âmes. Et alors que leurs âmes se rapprochent un peu plus du Trône Céleste, j’imagine leur surprise. Auraient-ils un jour pensé qu’on prierait pour eux dans leur Shoul ancestrale ?

La seconde raison est d’une bien différente nature. Lors de ce voyage nous visitons le camp d’Auschwitz. C’est la première fois que je m’y rends mais je n’ai pas l’impression de découvrir beaucoup de choses. Ce même grand père, Zeyde comme je l’appelle, y a séjourné longtemps.

En 1942 il y arrive de Paris, où après avoir passé un an au camp de Pithiviers, il reçoit le numéro 42 108. Il fait partie des 50 000 premières personnes internées à Auschwitz.

Il ne quittera ce terrible camp qu’en 1945 pour la Marche de la mort. Zeyde a toujours parlé de ce séjour en enfer. J’ai grandi dans une maison où l’on en parle ouvertement. Où l’on raconte ce quotidien insoutenable. Mais aussi, où l’on mentionne les miracles qui s’y sont produits.

Je quitte cette Pologne en me promettant d’y retourner. Les années passent. Je n’ai pas encore réussi à réaliser mon souhait d’y revenir mais elle ne me quitte pas. J’y repense de temps en temps. Je la retrouve à travers différents livres d’Histoire. Poland, Pologne, Polin, dans ces trois langues elle me revient et je reviens à elle.

Nous voici douze ans plus tard, il y a quelques jours dans Paris la si belle. Courte semaine pour passer Pessa’h en famille. Au fil des années, chaque voyage à Paris m’emplit d’une grande nostalgie. Je suis heureuse en Israël et suis amoureuse de Jérusalem où je réside.

Pourtant, chaque passage dans la ville de mon enfance me rend mélancolique. Peut-être parce que je la trouve changée ? Où peut-être parce qu’il y a tant de choses là-bas qui font partie de mon passé ? Je fais tout pour marcher le plus possible. J’essaye d’éviter de prendre les transports.

Car j’ai l’impression qu’il faut que je profite au maximum de mon séjour parisien. Et à chaque pas de plus sur l’asphalte, je ressens de plus belle mon déracinement. J’ai beau  adorer Jérusalem, « arrachez moi le cœur, vous y verrez Paris ».

Et d’un seul coup c’est la Pologne qui revient à nouveau à moi. Je parle de nostalgie, de mélancolie quand je traverse la ville de mon enfance, mais qu’en était-il de ceux qui ont été arrachés à leur jeunesse sans jamais pouvoir y revenir ? J’ai de l’émotion en marchant devant mon ancienne école primaire, mais combien ont rêvé de pouvoir revoir l’endroit qui les avait vu grandir ?

Cette année, à la veille de Yom Hashoa, pour la première fois j’éprouve une peine nouvelle. Une douleur sourde qui a dû alourdir le cœur de chaque rescapé. Un chagrin inconsolable. Celui d’avoir perdu son passé, d’avoir effacé ses souvenirs.

Je ne m’y connais pas en psychologie, mais j’imagine que nos images d’enfance construisent une sorte de rempart derrière lequel nous pouvons nous réfugier quand nous en sentons le besoin. Mais que faire quand ce monde a tout simplement disparu ? S’est envolé ? Volatilisé ?

Personne n’a traversé la seconde guerre mondiale sans vivre de grands changements. Ces tsunamis qui ont tout emporté sur leur passage.

En survivant, les rescapés ont tous dû réapprendre à vivre avec ce déracinement si profond. Il y a douze ans, me promenant dans les rues de Leczna, j’ai peut-être fait ce que Zeyde avait toujours rêvé faire : revoir les maisons de son enfance.

Mais ce que j’ai vu, des dizaines d’années plus tard, n’avait presque plus en rien de commun avec les souvenirs de mon grand-père. Toute la vie juive, cette formidable énergie, a disparu depuis longtemps. Toutes les marques de sa famille, établie depuis toujours, sont effacées.

Et bien pire encore, parce que plus rien n’a subsisté, ce désir si fort que nous avons de revenir sur les routes de notre enfance, lui, a été anéanti à jamais.

En pensant à ça, j’éprouve un sentiment de malaise, une grande douleur.

Et j’imagine bien que ceci n’est qu’une once de ce que les survivants ont dû ressentir en pensant à leurs souvenirs.

C’est donc à cette douleur que je penserai demain, face nouvelle et supplémentaire de l’infamie.