Alors qu’un antisémitisme prend le couvert de l’antisionisme pour effectuer son retour en force, un retour en arrière s’impose.

L’analyse de l’histoire des Juifs en France, en particulier depuis la Révolution française, constitue une précieuse source pour comprendre les événements actuels. On observe par exemple que l’image du judaïsme dans l’hexagone a largement évolué au cours du « siècle des utopies ».

Pourtant, on constate aujourd’hui la réapparition de certains poncifs, que l’on croyait loin de nous, enfouis dans les livres d’histoire. Aujourd’hui le Juif, c’est le riche, le colon, le fort. A l’égal du banquier juif cupide mis en avant par la presse antisémite des années 1900, la figure juive reste sujet à bien des controverses.

Bien que de nos jours, l’antisémitisme soit davantage le fait de groupes d’extrême-gauche ou d’islamistes radicaux, on peut trouver des connotations intéressantes avec les nombreuses représentations du Juif dans l’avant-guerre.

Comme à cette époque, de nombreux « français moyens » semblent adhérer à certains clichés sur les Juifs, même si cela prend désormais le prétexte de la haine d’Israël. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder le visage des manifestants pro-Dieudonné ou pro-palestiniens.

On retrouve des professeurs, des artistes et même des fonctionnaires. Une importante frange de la société fait revivre un certain antisémitisme non sans lien avec celui en vogue lors de la première moitié du XXe siècle.

Ainsi, un retour au passé juif en France permet de mieux entrevoir les origines et d’adopter une perspective plus vaste sur les récentes émeutes antijuives.

Un demi-siècle de stéréotypes : l’immuable bouc-émissaire

Avec la Révolution Française les juifs se sont assimilés. Pour une grande majorité, ils ont abandonné nombre de leurs us et coutumes afin de témoigner de leur allégeance à la France, cette patrie qui fut la première à les considérer comme de véritables citoyens. Ils peuvent pratiquer leur religion librement comme l’exprime le dicton yiddish « heureux comme Dieu en France ».

Or, l’affaire Dreyfus fait office de révélateur d’un antisémitisme latent. Pourtant, en tant que juif, Dreyfus est invisible. Prototype parfait de l’israélite produit par la Révolution française et le moule jacobin, il n’a rien de particulier à offrir au regard. Mais c’est justement sa banalité et son aspect de français « comme les autres » qui se retourne contre lui. Il se fond volontairement dans le paysage et se rend invisible pour mieux nuire.

Cette image parasitaire s’étend à tous les autres juifs dans un alliage de lieux communs issus de l’antijudaisme chrétien « traditionnel », de l’anticapitalisme populaire (le capitaliste étant vu comme apatride, ne vivant que pour l’argent, en un mot le symbole de l’ « anti-France ») et du racisme moderne.

L’idée d’un complot juif s’enracine peu à peu dans la sagesse populaire et Dreyfus en apparait comme l’incarnation la plus explicite.

Cependant, grâce à l’heureux dénouement de l’affaire Dreyfus, les juifs gardent leur confiance en la France. Pourtant, de nouveaux stéréotypes apparaissent, délaissant les grands intellectuels comme Marcel Proust ou Emile Durkheim, mais également les banquiers et industriels qui participent à la modernisation de la France.

A leur place se  substitue deux figures : d’une part celle « de la pieuvre cosmopolite ou de la sangsue capitaliste », de l’autre celle de la subversion révolutionnaire.

A l’origine de la première, le fait que de nombreux financiers français comme la famille Rothschild, les frères Pereire, ou étrangers tels Samuel Sachs ou Marcus Loew, fondateur des studios de cinéma Métro Goldwyn Myers soient juifs.

Chefs d’entreprises mondialement connues et disposant d’une importante puissance pécuniaire, ces individus sont considérés comme des escrocs, dépouillant les français « de souche ». Des scandales à l’image de l’affaire Stavisky (janvier 1934) tendent à connoter au sein de l’opinion le juif au traitre, au financier véreux, sans scrupule capable de s’allier au diable pour s’enrichir. On retrouve ici un antisémitisme qui s’en prend au « juif de cour » accusé de fomenter les plus noirs complots.

D’autant, que se double par-delà cette caricature, l’image du juif communiste subversif avec le Front populaire et la guerre d’Espagne. Le ministre juif Jean Zay et l’intellectuel, président de la Ligue pour les Droits de l’Homme, Victor Basch, sont vigoureusement attaqués pour leur engagement en faveur du socialisme.

On les accuse, à l’image des stéréotypes du début du siècle, d’être des agents de l’étranger, des traitres à la nation française.

Cela se renforce avec le fait que de plusieurs bolcheviks comme Trotski, Kamenev ou Gamarnik soient d’origine juive.

Il s’agit de mettre cette vision en relation avec le contexte de l’époque où le communisme synonyme de révolution, de désordre, semble constituer un repoussoir pour une grande partie de la classe politique. Il faut donc tenter de le discréditer en l’associant à la figure honnie du juif.

Qu’il soit capitaliste ou révolutionnaire, la figure du juif telle que la décrit la presse antisémite de l’époque suscite le mépris et la haine.

De la victime à l’homme juif nouveau

A la sortie des camps de la mort, l’image des juifs prend un tournant tout autre que celui auquel on aurait pu penser : oui ce sont des victimes de la barbarie nazie, mais des victimes politiques comme les autres.

En somme, les juifs auraient été arrachés à leur patrie, non en raison de leur judéité, mais parce qu’ils s’opposaient à Hitler comme une partie des citoyens. Ce « passé qui ne passe pas » pour reprendre les mots de Jean-Pierre Azéma, signifie qu’il est encore trop tôt pour accepter de regarder en face et d’entendre les survivants qui reviennent et veulent témoigner. L’heure est à la reconstruction matérielle du pays et à la résurgence de son unité nationale.

Même les responsables communautaires semblent refuser de mentionner une spécificité de la déportation juive et d’amenuiser la réalité de l’extermination.

Il faut relier cela au sentiment extrêmement fort parmi les juifs, en dépit de la douloureuse épreuve des camps d’appartenir en premier lieu à la nation française

Alors que l’Europe découvre peu à peu les affres de la barbarie nazie, de nombreux survivants juifs partent vers la Palestine mandataire.

Des drames comme la résistance des passagers de l’Exodus et leur volonté d’atteindre enfin la Terre sainte, mue le juif en héros. Terminé le juif laissé pour compte, oublié le juif docile victime de l’oppresseur nazi, fini les deux mille ans d’exil, d’humiliations, de discriminations. Désormais, les juifs ont compris qu’ils ne pourraient trouver la paix et la sécurité qu’en formant leur propre Etat, à la force de leurs bras.

En d’autres termes, on assiste à l’émergence d’un « homme juif nouveau » qui contraste avec l’image du vieux « youpin » du ghetto au teint blafard. A la place du déporté décharné se substitue celle du sabra, jeune, robuste et musclé. Cette évolution apparaît particulièrement intéressante car elle témoigne du souci d’Israël de se débarrasser des complexes du ghetto et de répondre à la violence par la violence.

L’image d’un Etat jeune et moderne semble ici particulièrement importante pour rompre avec les stéréotypes douteux qui étaient en vogue au début du XXe siècle.

Aussi, Israël s’attire rapidement la sympathie de l’opinion et d’une grande part de la classe politique française, encore sous le choc de la guerre.

L’après 1967

Il est vrai que ce conflit de 1967 demeure comme essentiel, car la victoire d’Israël sur ses ennemis arabes est nette et foudroyante.

Pourtant, ce conflit est presque « trop » facilement gagné car il donne l’impression à l’opinion que l’avenir d’Israël est assuré et qu’au fond, oppressé hier, l’Etat juif devient peu à peu l’oppresseur. Après avoir failli dépérir, Israël est vainqueur et semble plus étendu que jamais.

La dégradation de l’image d’Israël et des juifs en général est aussi liée à un fort accroissement de l’immigration arabe du Maghreb.

Dans les années qui suivent la décolonisation, ces milliers de travailleurs arabes arrivent en France et éprouvent rapidement de l’empathie pour leurs frères palestiniens, qu’ils considèrent comme les nouveaux colonisés.

Les juifs sont donc vus comme des exploiteurs et cela entraine indéniablement un sentiment d’hostilité croissant.

Malgré la remontée de sentiments moins favorables aux juifs, il convient de remarquer que les attentats anti-juifs ou anti-israéliens perpétrés à Paris dans les années 1970, l’indignation suscitée par la profanation du cimetière juif de Carpentras mobilisent fortement l’opinion française.

Peut-être en raison de la longue histoire de leur lien avec la France, plus que d’autres communautés, ils font parfois l’objet d’attaques virulente non seulement pour leur soutien à Israël, mais aussi pour ce que certains voient comme une « victimisation permanente » à travers les commémorations de la Shoah.

Beaucoup de poncifs du début du XXe siècle n’ont pas disparu mais ont été recomposé.

Ainsi, la haine du juif passe désormais par l’opposition à Israël car il reste très mal vu d’être antisémite.

Comme l’a montré Pierre-André Taguieff dans sa Judéo-phobie des Modernes,  l’hostilité aux juifs prend le couvert de l’antisionisme. te nostalgie de cette période.

En un mot, d’une judaïté cachée, marrane, les juifs français ont connu à partir des années 1950 un renouveau lié à la création de l’Etat d’Israël ainsi qu’à l’immigration juive d’Afrique du Nord.

Cela a contribué à redynamiser un judaïsme qui semblait s’essouffler après le drame des camps. Cette recomposition s’exprime en particulier par des expressions visibles de la mémoire, mais aussi par une affirmation de l’identité juive, de concours avec l’identité française, et non plus en deca d’elle comme cela fût longtemps le cas auparavant.

Toutefois, des clichés récurrents du début du XXe siècle, n’ont jamais véritablement disparus et connaissent un renouveau depuis le début des années 2000.

Ils s’observent en particulier durant les moments de tensions au Proche-Orient qui sont instrumentalisés en France par une certaine gauche et une majeure partie des pro-palestiniens qui n’ont pour objet que d’attiser la haine des uns et des autres.

Les juifs ne sont donc pas menacés formellement mais sont néanmoins inquiets des accès de violence plus ou moins passagers qui visent leur communauté.

La preuve avec les récentes tentatives de pogroms à Sarcelles ou dans des synagogues parisiennes.

C’est pourquoi se pose de plus en plus pour eux la question de l’Alya. Et ce malgré la protection des autorités françaises.

L’histoire l’a montré, lorsqu’on touche aux Juifs, on touche à la République. L’antisémitisme ne date pas d’hier mais l’Etat doit faire plus s’il entend, non seulement protéger les Juifs, mais également protéger son « monopole de la violence légitime » pour paraphraser Max Weber, c’est à dire son pouvoir de maintien de l’ordre sur les citoyens.