La paracha VAYERA s’achève par l’un des épisodes les plus connus de la Torah : la ligature d’Isaac. Cet événement est pourtant souvent appelé le sacrifice d’Abraham. Ligature d’Isaac ou sacrifice d’Abraham ?

A s’en tenir à une lecture littérale du texte, la réponse ne laisse planer aucun doute : le sacrifice aurait dû être celui d’Isaac même s’il ne fut en fin de compte que sa ligature. Dieu a commandé à un homme de prendre un couteau pour aller tuer sur le mont du Temple, l’homme s’est exécuté, Dieu l’en a félicité et depuis on dit du porteur de couteau qu’il est le modèle des croyants, laissant aux libres penseurs et anticléricaux le soin de le présenter comme le père des fanatiques – qu’il serait pourtant si le texte était à lire de façon naïve.

On sait pourtant que le message de la Torah ne se livre pas à la première lecture, il est toujours à rechercher derrière le voile du langage.

Qu’en a-t-il donc été exactement ? Pour le comprendre, il faut replacer l’événement dans son contexte. Dans cette même paracha, Abraham a plaidé contre l’extermination de Sodome en vue d’en sauver les innocents. Il a osé interpeler Dieu en lui demandant : « celui qui juge toute la Terre serait-il un juge indigne ? » Ce n’est pas là une attitude de soumission.

De même, pour justifier sa démarche Abraham ne se présente pas comme « poussière et cendres », comme le lui font dire bien des traductions, mais « APHAR VA EPHER », soit humus et poussière comme le rappelle Raphaël DRAI z’al dans son ouvrage « Abraham ou la recréation du monde ». Dès lors de quoi se revendique Abraham pour oser plaider contre le jugement de Dieu ? D’être le terreau d’où surgira Israël. L’humus d’où naîtront les nombreuses nations promises à sa postérité. On a connu des actes d’humilité plus évidents !

Abraham est un homme obéissant à une vocation, mais il se refuse pour autant à approuver des décisions divines qu’il réprouve. Est-il donc vraiment possible qu’il ait accepté de sacrifier sans rien dire son fils innocent quand il a plaidé au contraire pour les coupables de Sodome ? Est-il cohérent de se prosterner pour commettre le crime le plus abominable après s’être hissé au niveau de l’Eternel ? Est-il seulement envisageable que Dieu ait pu donner un ordre contraire à la morale ? (la substitution finale n’y change rien : dans le texte lu de façon littérale il a bel et bien fait d’Abraham un assassin).

Le texte semble répondre de façon affirmative à toutes ces questions. Plusieurs indices laissent cependant entrevoir que la vérité est autre.

Parmi bien des exemples, nous constatons dans la Torah que, après cette dixième et dernière épreuve, Abraham n’a plus jamais dialogué avec l’Eternel. Pour certains commentateurs, cette rupture a été le fait d’Abraham, trop éprouvé par l’ordre reçu de sacrifier son fils. Il apparait pourtant que cette conclusion est peu vraisemblable d’un point de vue psychologique. Appelé à tuer son fils ainé (si longtemps désiré !) pour complaire à l’Eternel, Abraham a été soumis à un conflit de loyautés et de sentiments, ce qui est toujours la source d’une tension inouïe.

Lorsque son bras est retenu, la tension retombe, le conflit est résolu. La logique psychologique voudrait à coup sûr qu’il en conçoive un sentiment de gratitude envers Celui qui l’a libéré du terrible devoir de sacrifier Isaac. On en déduira donc que la rupture du dialogue intervient à l’initiative de l’Eternel. Pour quelle autre raison que le reproche qu’Il lui adresse de n’avoir pas compris ce qui lui était demandé ?

Le rythme des phrases nous met du reste la puce à l’oreille quant à l’état de confusion dans lequel se trouve Abraham. On trouve soudain une profusion de verbes d’action. On voit Abraham courir et s’agiter, le texte montre qu’il se trouve dans un état de panique. On pourrait penser que cet état lui a fait mal interpréter le commandement divin. Mais cela n’explique toujours pas pourquoi il est paniqué. Ne faut-il pas plutôt croire qu’Abraham est fébrile parce qu’il a au contraire très bien compris ce qui était exigé de lui ? Durant l’ascension du Mont Moriah, il répond à son fils que « Dieu choisira l’agneau sacrifié ». Et que trouve-t-il sur le Mont Moriah ? Ainsi que les commentateurs le remarquent avec insistance, non un agneau mais un bélier.

C’est un adulte qui sera donc tué. Il apparait à l’évidence que ce bélier personnifie le vieil Abraham, qui doit être sacrifié pour permettre à son fils de poursuivre après lui l’aventure d’Israël. La ligature d’Isaac aura donc bien été en définitive le sacrifice d’Abraham.

Mais ce sacrifice était difficilement acceptable par Abraham. Il se voit en effet, en sa vieillesse, confronté à la terrible évidence de notre sort à tous: nous mourrons parce que c’était la condition pour avoir une descendance.

Il nous faut avoir le courage d’en conclure que dans le monde fantasmatique où il cherche à fuir le sort qui lui est promis, Abraham imagine qu’il aurait pu tuer son fils même si au niveau de sa conscience il se l’interdira, ce qu’il a anticipé en disant à son serviteur « nous redescendrons » – ce « nous » étant la marque de la naissance d’Isaac comme sujet autonome.

Inacceptable, ce sacrifice exigé n’en était pas moins nécessaire pour assurer la transmission du patriarcat et la réalisation des promesses de l’Eternel. C’est pourquoi Dieu le félicite : « velo hassikheta et bi’nkha » qu’on traduit par « tu n’as pas épargné ton fils » compte tenu de nos présupposés mais qu’on peut traduire aussi par « tu n’as pas refusé ton fils » (pour la transmission à venir du patriarcat). En ce sens Abraham a réussi sa dixième épreuve et mérité d’être le père d’une multitude. Il a accompli son destin. Il n’a plus besoin de parler avec Dieu, le dialogue prend tout simplement fin avec sa nécessité sans qu’il faille voir une rupture à l’initiative de l’un des deux protagonistes. Dieu passe à Isaac, si l’on ose dire, comme Il le fera plus tard de Moïse à Josué afin que l’Histoire se poursuive.

J’avais voulu conclure ainsi ce commentaire. Hélas, cette paracha est plus que jamais porteuse d’un terrible sens actuel au vu des événements tragiques qui endeuillent depuis quelques semaines Jérusalem et Israël.

Le mont Moriah, où Isaac fut épargné, est comme on le sait le mont du Temple. Il est moins connu en revanche que la tradition juive nous explique que Salomon a choisi ce site pour avoir vu une nuit un homme faucher du blé dans un champ et le porter dans un champ voisin puis le lendemain un autre homme faucher à la même heure dans ce champ voisin du blé pour l’apporter dans celui d’à côté. Croyant avoir affaire à un voleur, Salomon s’en prit à lui mais l’homme expliqua qu’il avait prélevé ce blé dans son propre champ pour le porter dans celui de son frère car il craignait qu’il ait été dans le besoin. C’est parce que ce site était celui d’une fraternité exemplaire qu’il fut assez saint pour accueillir le temple.

Aujourd’hui, et entre autres au nom de ce site, les frères se combattent. Et les sacrifices humains ne sont désormais plus empêchés, aucun ange ne vient plus retenir les mains porteuses de couteaux. La direction palestinienne porte une lourde responsabilité dans cette tragédie par l’irresponsabilité de ses appels à libérer l’esplanade « de la souillure des juifs ».

Mais les ultra-orthodoxes ou ultra-nationalistes juifs qui rêvent de modifier le statu quo, s’ils n’ont pas déclaré cette guerre-là, ne sont pas non plus exempts de fautes. Les intégrismes se disputent pour des pavés et des pierres en oubliant que les vies humaines sont bien plus saintes que les lieux de prière. Se battre pour des pierres, ce n’est pas opposer un monothéisme à un autre, mais c’est décider de tous sacrifier des innocents à une idolâtrie sanguinaire !

Et le mont où Isaac fut lié et Abraham sacrifié est menacé de devenir l’épicentre de l’holocauste des futures générations de juifs et de musulmans, privées d’un avenir faute de toute perspective de cohabitation dans un Shalom qui ne serait pas celui de la paix conçue comme une simple tranquillité sécuritaire mais comme un état d’esprit.

Faut-il désespérer ? La fin de Vayera nous désigne au contraire la marche à suivre pour sortir de ce cycle de violences et de haines. Il nous est indiqué, certes de façon discrète, la naissance de Rivka, fille de Bethouel. Rivka, qui incarne la bonté humaine lorsqu’elle donne à boire aux chameaux, et qui fera se poursuivre l’histoire d’Israël en organisant la bénédiction de Jacob par Isaac.

Il faut faire de la matriarche l’inspiratrice de notre emouna. C’est l’exigence éthique, c’est la bonté humaine (qui n’est bien sûr pas l’acceptation de la violence de ses ennemis et encore moins sa soumission à leurs désirs !) qui donne sens à l’aventure de la Torah. Donner un autre sens à sa foi, ce serait – et cela quelque soit sa religion – une pure et simple profanation du nom divin, une prière vaine et imbécile.

Puisse, sous l’auspice de l’ange et de Rivka, la terre d’Israël, retrouver la paix dans les jours qui viennent pour permettre aux hommes et aux femmes qui l’habitent de rechercher le Shalom.