L’opération idéologique entreprise par la presse française ces derniers jours doit être appréciée dans la perspective de la longue durée, celle du narratif mystificateur qu’elle a développé pour rendre compte de la vague antisémite qui frappe la France depuis la fin des années 1990[1]. Je rendrai compte ici de Libération, dans une moindre mesure du Monde, et, dans un article à venir, de la dernière livraison de L’Express.

Un des mythes principaux qui structurent ce narratif met en scène le déni des faits et le refus de les reconnaître pour ce qu’ils sont: « antisémites ». C’est ainsi qu’a été forgé, il y a 14 ans, le bluff terminologique de « conflits inter-communautaires », un concept fabriqué pour escamoter la haine raciale et religieuse qui meut les agressions antijuives, en disculper  les agresseurs (« ex-colonisés », « au chômage », « humiliés », et autres « excuses ») et faire partager aux victimes leur responsabilité criminelle, en les accusant en retour d’agressivité.

L’image d’une « communauté juive » agressive s’est ainsi imposée dans le discours journalistique comme une vérité d’évidence. C’était une façon d’accuser par la même occasion Israël, d’impliquer sa « responsabilité » dans l’agression que commettaient des citoyens français contre d’autres citoyens français.

L’accusation contre Israël (c’est à dire la défense et illustration des Palestiniens, y compris dans leur mouvance islamiste) était ainsi enclose dans l' »agressivité » de la communauté juive française au point d’encourager l’identification d’Israël et des Juifs français aux yeux des agresseurs.

Cette rhétorique renforça le déni: il s’agissait désormais d’un « conflit importé ». Et donc ne se produisant pas en France. Les Juifs furent assimilés aux Israéliens et l’antisémitisme français se vit identifié au conflit israélo-arabe, comme s’il opposait l’une à l’autre deux collectivités étrangères à la France, dans la parfaite éclipse de leur citoyenneté. Ce double déni idéologique et quasi psychanalytique a orchestré la diabolisation de la communauté juive française et l’exclusion de ceux qui statuait sur l’antisémitisme en France qui devinrent ainsi, à la lueur du mensonge originel sur l’antisémitisme, les archétypes de l' »agressivité » juive. Les Juifs furent cependant un peu plus symboliquement « dénationalisés » que les musulmans qui bénéficient depuis l’attentat du 11 septembre d’une présomption d’innocence absolue (on va en avoir une preuve actuelle plus bas).

Le problème, c’est que ce narratif falsificateur est en crise depuis l’affaire Merah et encore plus l’affaire Nemmouche. Demain, avec les attentats à venir, il sera sans doute pulvérisé pour de bon et la responsabilité gravissime des médias français dans l’aggravation de la situation sera de plus en plus visible.

Le sauvetage du narratif politiquement correct

Dans cette perspective, je comprends la récente opération de Libération comme une tentative désespérée de rectifier la réalité des événements pour les faire concorder avec le narratif  erroné que les médias ont mis en œuvre et qui fait office de « politiquement correct ». L’affaire que le journal a lancé, avec l’interdiction supposée – et en fait exigée par lui même – de la « Ligue de défense juive »[2] a en effet quelque chose de « disproportionné ». Le fait qu’il en fasse une « Une » est le témoignage de la panique « logique » ressentie face à la dégradation de la situation et à la nécessité de sauver le scenario dans lequel la presse s’est compromise: si ce mensonge était éventé, le discours tenu depuis 14 ans apparaitrait pour ce qu’il est.

Selon ce que je sais, la Ligue de défense juive ne comprend qu’une quinzaine de personnes. Selon le témoignage de Bernard Aboaff, journaliste de Radio Chalom, militant de La Paix Maintenant et présent sur les lieux – et donc peu susceptible de sympathie pour cette mouvance – on lui doit d’avoir évité le pire dans l’assaut de la synagogue de la rue de la Roquette et, pour d’autres témoins, dans l’attaque contre la communauté juive de Sarcelles.

Même en admettant que cette mouvance ait des tendances répréhensibles, cette campagne de presse identifie, à l’encontre de toute vraisemblance, la menace qui pèse sur la paix publique dans ce groupuscule, au lieu de la chercher dans le milieu des initiateurs de ces manifestations qui se déroulent dans toute la France et qui supposent une organisation très bien rodée. Je pense surtout aux « Frères Musulmans » qui les nourrissent avec évidence pour défendre le Hamas, le seul fortin militaire au monde qu’ils possèdent, alors qu’une grande partie des Etats arabes les rejettent comme groupe séditieux et totalitaire. Leur stratégie est très élaborée et à double dimension comme toujours: les manifestations sont formellement anti-israéliennes mais elles sont en fait politiques et intra-françaises[3]. Les Frères Musulmans surfent sur la diabolisation médiatique d’Israël pour légitimer une irruption communautaro-religieuse sur la scène politique française. Il est d’ailleurs clair que dans ces manifestations, ce sont les symboles du pouvoir français qui sont visés. Ces violences dans l’espace publique constituent en fait un exercice en vue d’autres opérations à venir. La kalachnikov brandie dans une des dernières manifestations est dirigée contre la France, pas contre les « enfants de Gaza » qu’elle faisait mine de viser.

La campagne de presse cible ainsi l’agressivité et la violence qu’il y aurait dans la communauté juive et pas dans les milieux musulmans. De la même façon qu’elle protège le Hamas de toute critique,  en relayant sa communication de guerre (« enfants victimes », femmes bras au ciel », etc, mais jamais d’armes ni de terroristes en armes), elle protège la sédition en France. Le projecteur est ainsi braqué sur la responsabilité des Juifs. La responsabilité de la violence émanant des milieux activistes de l’islam français et du gauchisme déliquescent du « Nouveau Parti Anticapitaliste »  (NPA: Nouveau Parti Antisémite?) et du PCF qui les encadrent, est ainsi au moins partagée avec la « communauté juive ». « Tensions inter-communautaires »…

Le slogan de l' »agressivité de la communauté juive » révèle une méconnaissance totale de sa réalité. On ne comprendrait pas qu’elle soit tellement agressive et qu’elle quitte la France par pans entiers! Mais qui demande aujourd’hui aux journalistes de fonder leurs jugements sur la recherche de la réalité[4]?

L’accusation lancée contre la « communauté juive »

Cette accusation est bien résumée dans l’éditorial pontifiant de Laurent Joffrin dans Libération (Lundi 21 juillet): « Dans cette lutte contre le communautarisme les responsables de la communauté juive doivent prendre leur part. Ils ont grand tort d’alligner leur discours si souvent sur celui du gouvernement Nétanyahou, y compris dans sa politique de colonisation alors que la communauté juive est bien plus diverse et qu’en Israël même des voix fortes s’élèvent pour critiquer l’opération « Bordure protectrice ». Ils doivent tout autant condamner les menées violentes et racistes de la Ligue de défense juive, groupe fanatique interdit dans plusieurs pays. Chaque camp comporte ses extrêmistes. C’est la rigueur avec laquelle il les combat qu’on doit aussi le juger« . Ce jugement ahurissant et comminatoire (« doivent« !) intervient à l’occasion de la manifestation violente de Sarcelles. On ne peut être que sidéré par tant de mauvaise foi. Quelle décadence de la profession journalistique! Le journaliste était censé rapporter (le sens de « reporter ») la réalilté et pas s’instituer en commissaire idéologique!

Reprenons la nébuleuse de ce texte qui clôt cet éditorial de Libération. On y trouve un chapelet de « tags »: « communautarisme », « communauté juive », massification des Juifs (« ses responsables doivent »), accusation de double allégeance (envers le « gouvernement Nétanyahou »), « colonisation », « menées violentes et racistes », « fanatique », « interdit », « extrêmistes », qui créent une atmosphère.

Il se conclut sur un appel à juger « la communauté juive ». Le critère en est donné: pour être irréprochables, les Juifs doivent se dissocier de Nétanyahou (hier c’était Sharon, puis le « sionisme »…). Selon le jeu rhétorique et comminatoire auquel nous sommes habitués depuis 14 ans, l’accusateur sélectionne de « bons » Juifs, ceux qui condamnent « Nétanyahou », qu’on fera monter sur scène – histoire d’esquiver le reproche d’antisémitisme -, pour en exclure d’autres, tous les autres, inscrits forcément dans le jeu de « deux communautés hostiles … vouées à s’affronter dans la violence en dépit de la Loi républicaine« . De cette bouillie d’éléments explosifs, le lecteur de Libération, incompétent en ces matières, retirera une très mauvaise opinion des Juifs. Et donc… ira manifester avec le parti de l’innocence!

Remarquons, en passant, que seule la « communauté juive » est, selon Laurent Joffrin, une « communauté » car on trouve dans le même texte, plus avant, cet innocentement confondant de la « non-communauté » musulmane: « Apathie ou prudence: la communauté musulmane qui n’en est pas vraiment une répugne dans sa grande majorité à se distinguer comme telle dans la vie politique. Elle n’a suscité aucun parti confessionnel[5] ni aucun lobby organisé; elle ne présente pas de listes communautaires aux élections et exprime par la voix de ses représentants officiels un républicanisme de bon ton, même si les médias relaient rarement leurs communiqués apaisants pour s’étonner ensuite « qu’on ne les entende pas » »

Il est clair dans cette rhétorique que l’accusation est clairement et exclusivement adressée à la communauté juive, alors qu’elle sort à peine de graves agressions contre elle. C’est exactement ce qui s’est passé il y a 14 ans. On ne peut mieux inciter à la continuation de la violence envers elle.

Quant au journal Le Monde, on y retrouve les mêmes thèmes. Après Sarcelles, un éditorial, intitulé « Le droit de manifester » (mardi 22 juillet), affirme que « les affrontements ont opposé des minorités radicales des deux camps« , et le plus extraordinaire, c’est d’y voir invoquée et citée la Déclaration des droits de l’homme dans une critique de l’interdiction de la manifestation par les autorités (l’objectif de cet éditorial)! La Déclaration des droits de l’homme! Le Monde cite Alain Juppé: « ceux qui veulent exprimer leur soutien à une cause en ont le droit« .

Mais quelle cause justement? Personne n’en évoque le contenu, ce qui porte à croire qu’on estime cette cause tout à fait juste! Or, le Hamas est un mouvement raciste et fondamentaliste qui prône l’extermination des Juifs (ce que proclame clairement sa charte, connue de tout le monde). Il a lancé des milliers de missiles sur les civils israéliens, militarise ses enfants et utilise ses civils comme boucliers humains. C’est un vrai mouvement fasciste, adorateur de la mort, comme le programme son slogan favori. C’est en sa faveur que manifestent ces foules qui jouent la comédie de la morale.

Si je comprends bien, demain, les mêmes manifestants pourront manifester pour le Califat sanguinaire et barbare d’Irak dans les rues de Paris? Simuleront-ils les décapitations, les égorgements et les crucifixions? C’est après tout possible car la chose est déjà arrivée à Amsterdam. Au fait, ni les journalistes, ni les manifestants pour le Hamas, ni les partis gauchistes, ni les voix médiatiques vertueuses n’ont manifesté contre les crimes immenses du Califat. Sans doute partagent-ils sa violence et trouvent-ils « normaux » ses crimes… Allons! L’antisémitisme est patent!

 

[1] Je crois en avoir suffisament rendu compte. Années 1990, en effet, et pas uniquement « deuxième intifada ». J’y ai consacré un livre L’idéal démocratique à l’épreuve de la Shoa, paru (Odile Jacob) en 1999, dans lequel j’analyse les prodromes (et en fait l’archéologie) de ce courant idéologique qui éclate au grand jour avec la « deuxième intifada ».

[2] Jusqu’à ce jour, le ministère de l’intérieur n’a annoncé aucune mesure en ce sens.

[3] Cf. l’étude sur le discours de leur plus célèbre représentant, Tarik Ramadan, coqueluche des médias français, publiée sous l’égide de l’Observatoire du monde juif, « Le double langage des islamistes d’Occident ».

http://obs.monde.juif.free.fr/pdf/discours_islam.pdf

[4] Une enquête sur plus de 600 responsables d’associations juives par le sociologue Erik H. Cohen à paraître dans la prochaine livraison de Pardès (Editions In Press, octobre 2014) démontre l’inanité de toutes les allégations journalistiques (enquête sous l’égide des Consistoires, Fondation de la Mémoire de la Shoah, Fonds Social Juif Unifié,American Joint Distribution Committee et lConseils des Communautés Juives).

[5] Ce qui est faux sur le plan des faits: il y a une dizaine d’années a été fondé à Strasbourg le « Parti des Musulmans de France », et qu’en est-il des « Indigènes de la République » et d’une foule d’autres associations « caritatives » ou culturelles?