On ne s’intéresse pas assez au Yémen. On a tort, car l’enfer dans lequel s’enfonce « l’Arabie heureuse » pourrait fort bien annoncer le devenir de la Syrie, aux portes de l’Europe. Dans les deux cas, un dictateur prêt à tout pour conserver son pouvoir a noué des relations intimes avec les groupes djihadistes qu’il prétendait combattre, tout en cultivant du fait de ce supposé combat la bienveillance des Etats-Unis, voire sa générosité.

La différence majeure est bien sûr qu’Ali Abdallah Saleh, au pouvoir au Yémen depuis 1990 (et au Nord-Yémen depuis 1978), a feint de se retirer en 2012, mais pour mieux saboter la transition démocratique avec l’aide des djihadistes, puis de l’insurrection houthiste, elle-même liée à l’Iran. Assad, lui, n’a jamais quitté le palais présidentiel, d’où il a dirigé 94% de ses frappes en 2014 contre les forces révolutionnaires… et 6% contre Daech, le bien mal nommé « Etat islamique ».

http://tinyurl.com/njcr229 Face à la déliquescence de son armée, Assad a de plus en plus massivement recours aux milices chiites, encadrées par l’Iran, venant du Liban (le Hezbollah), d’Irak et désormais d’Afghanistan.

Une coalition menée par l’Arabie saoudite bombarde depuis plus de deux mois le Yémen en y semant des destructions sans précédent, sans pour autant affaiblir sensiblement Saleh et ses alliés. Depuis septembre 2014, un mois après le déclenchement d’opérations similaires en Irak, une coalition menée par les Etats-Unis bombarde la Syrie. Son refus de viser des cibles liées à Assad a amené la France, pourtant partie de la coalition en Irak, à s’abstenir d’intervenir dans ce cadre en Syrie.

Obama croit ou prétend mener ainsi une campagne anti-Daech, mais Daech a bien compris qu’Obama mène une campagne au profit de Daech, qui compense très largement les pertes infligées par un recrutement à la progression exponentielle, dopé par la perspective de mener le djihad contre les « Croisés » américains. En clair, Daech recrute infiniment plus du fait de cette campagne à l’aveuglette que les Etats-Unis ne lui infligent de pertes au cours de la dite campagne.

Le numéro deux de la diplomatie américaine a affirmé sans sourciller, à l’occasion de la récente réunion ministérielle de la coalition anti-Daech à Paris, qu’environ dix mille djihadistes http://tinyurl.com/nrrbmks auraient été tués depuis le début de cette opération.

L’obscénité de cette exagération est à mesurer à l’aune des précédents bilans américains, cinq fois moins élevés, et de l’estimation par le Pentagone des effectifs de Daech autour de 30.000 combattants.

Après l’administration Bush qui a inventé en 2003 l’arme-de-destruction-massive-que-l’on-ne-trouve-jamais, l’administration Obama nous offre, douze ans plus tard, le-djihadiste-que-l’on-tue-cinq-fois-sans-jamais-le–neutraliser. De telles manipulations seraient dérisoires si elles ne conduisaient, en 2003 comme en 2015, à un désastre pour la stabilité du Moyen-Orient et pour la sécurité de l’Europe.

Car, revenons au Yémen, et plus précisément en 2007, quand le dictateur Ali Abdallah Saleh est traité par les Etats-Unis comme un allié privilégié dans la lutte contre Al-Qaida. La générosité américaine en termes de financement et d’armement profite essentiellement à deux unités « d’élite »… dirigées par un des fils et un des neveux du président. En fait, il s’agit de gardes prétoriennes vouées à assurer au Yémen, le moment venu, comme en 2000 en Syrie, la transition dynastique entre le dictateur et son fils au sommet du pouvoir.

Pour entretenir le flux de manne américaine, Saleh a néanmoins besoin d’un attentat de temps en temps, afin de rappeler l’actualité de cette menace qui lui est si profitable. Deux lignes rouges doivent cependant être respectées : que jamais un Américain ne soit frappé et que jamais une installation pétrolière ne soit visée. C’est ainsi que, en juillet 2007, une « taupe » des services de renseignement au sein d’Al-Qaida prévient son officier traitant, au rang de colonel, de l’imminence d’un attentat contre des touristes espagnols sur le site de Marib, dans l’est du Yémen.

Comme le révèle une extraordinaire enquête publiée par El Pais, non seulement les avertissements de la « taupe » ne sont pas suivis d’effet, mais, une fois l’attentat perpétré (dix morts, dont huit touristes espagnols), ce ne sont pas les auteurs du dit attentat qui sont interpellés et condamnés.

http://tinyurl.com/pm4hky5 Le quotidien madrilène publie une analyse ravageuse sous le titre « Les flirts de l’ex-président Saleh avec Al-Qaida » qui affirme que « ses relations intimes avec les extrémistes islamiques en quête de soutien politique durant ses 33 années à la tête du pays sont à la source de beaucoup des problèmes actuels » du Yémen. http://tinyurl.com/ojgzlxs

N’oublions pas que les frères Kouachi, les auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo, en janvier 2015, s’étaient entraînés dans un camp djihadiste au Yémen à l’été 2011. C’est durant le même été 2011 que le dictateur Saleh avait abandonné à Al-Qaida des pans entiers de son pays (non sans sacrifier des garnisons laissées sans défense), le tout pour mieux s’accrocher au pouvoir. Je rappelai cet élément troublant dans une tribune publiée par Libération http://tinyurl.com/odm8cmp, au lendemain des attentats de Paris, sous le titre «Paris a payé la dette de sang des dictateurs arabes».

Cinq mois plus tard, alors que la soi-disant stratégie américaine ne fait qu’amplifier la menace qu’elle était censée au moins contenir, et à la lumière des révélations d’El Pais sur les complicités djihadistes du dictateur yéménite, ma conclusion reste la même, quoique chaque jour plus angoissée : «L’alternative est aussi simple que cruelle. Soit Assad et les djihadistes, avec fatalement d’autres attentats sur le continent européen. Soit le sursaut, enfin, après quatre ans de passivité coupable».