La communauté juive tunisienne est peu présente dans les discours officiels. Pourtant, le pèlerinage annuel de la Ghriba a rassemblé cette année une pléiade de personnalités de tout bord. Tous sont venus à ce grand événement couvert par près de 100 médias, dont plusieurs étrangers.

Une occasion de plus d’être vu lors de ce rendez-vous religieux, économique et touristique… mais aussi politique.

Dimanche, la communauté juive tunisienne a clôturé son pèlerinage annuel à la synagogue de la Ghriba à Djerba, plus ancienne synagogue d’Afrique. Un rendez-vous annuel organisé cette année à l’occasion du 33e jour de la pâque juive, qui a rassemblé quelque 2 500 pèlerins tunisiens, mais aussi des Européens, des Américains et quelques Israéliens.

L’événement s’est déroulé, dans les festivités habituelles, sans aucun incident grâce à la forte présence sécuritaire sur les lieux. Une hausse de la fréquentation a aussi été observée cette année. Un message positif quant à l’amélioration de la situation sécuritaire dans le pays, mais aussi une aubaine pour les amateurs de récupération politique en tout genre.

La « Grande Sortie », ou « Kharja Kebira », dernier jour du pèlerinage, a été marquée par la visite du chef du gouvernement qui s’est rendu sur l’île pour inspecter la fin des festivités. Youssef Chahed était accompagné, entre autres, des ministres de l’Intérieur, Hédi Majdoub et du Tourisme et de l’Artisanat, Selma Elloumi.

Cette visite a été l’occasion de prononcer des discours en faveur de la « tolérance de la Tunisie ». « La Tunisie est une terre d’ouverture, de rencontre des civilisations et des religions », a déclaré Youssef Chahed qui s’est félicité du « retour de la sécurité en Tunisie ».

L’événement a débuté sous l’œil sceptique de la communauté internationale reprochant à la Tunisie un « certain laxisme » dans ses mesures sécuritaires face à la menace terroriste omniprésente. Le 3 mai, quelques jours avant le début du pèlerinage, le bureau du contre-terrorisme israélien a mis en garde ses ressortissants voyageant en Tunisie contre un éventuel attentat terroriste ciblant les Juifs.

« Des éléments terroristes, notamment affiliés au jihad mondial, continuent à agir en vue de mener des attaques en Tunisie », indique le bureau dans un communiqué repris par la presse israélienne. « Étant donné la gravité de la menace, le bureau du contre-terrorisme conseille aux Israéliens de s’abstenir de se rendre dans le pays, et à ceux qui y sont, d’en partir immédiatement. Le risque d’attaques, également contre des Juifs, existe ». Rien de tout cela n’a eu lieu et l’événement s’est déroulé sans aucun accroc.

En plus de Youssef Chahed, plusieurs personnalités politiques, économiques et culturelles étaient, elles aussi, présentes le week-end dernier sur l’île. La Fédération tunisienne de l’Hôtellerie (FTH) s’est déplacée à Djerba pour assister à cet événement et « apporter des messages de paix, de tolérance et d’espoir» saluant «une Tunisie tolérante et à l’histoire trois fois millénaire ».

Par ailleurs, on entendait pour la première fois certaines personnalités nationales évoquer la diversité culturelle et religieuse de la Tunisie, dont Mohsen Marzouk. Le secrétaire général du Mouvement du projet pour la Tunisie a déclaré aux médias présents sur place : « nous partageons aujourd’hui les festivités, en ces journées profondément tunisiennes, signe de la diversité du peuple tunisien. Nous avons jugé important d’être présents en cette occasion après l’effervescence des indicateurs de violence et de fanatisme en cette dernière période ».

Des personnalités telles que les députés Sofiène Toubel et Mohamed Ramzi Khéniss ou encore l’ancien ministre Néji Jalloul, étaient également présents du côté de plusieurs grands noms de la Culture tunisienne.

« La visite de Youssef Chahed restera à jamais gravée dans la mémoire […] elle a laissé une bonne impression chez les visiteurs » a déclaré Pérez Trabelsi, président de l’Association de la Ghriba. Une visite très saluée par les représentants de la communauté juive puisqu’il s’agit du premier chef de gouvernement à s’être rendu sur place.

« Cette visite, qui est une première, va renforcer le sentiment d’appartenance des Juifs tunisiens à leur patrie et affirmer que la Tunisie est pour tous et qu’il n’y a pas de différence entre Musulman et Juif », a déclaré M. Trabelsi.

Si ceci est beau sur le papier, dans les faits et les textes de loi, une différence de taille existe entre un Juif tunisien et un Musulman tunisien. En effet, la Constitution mentionne clairement, dès son article 1er, que « la Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l’islam est sa religion, l’arabe sa langue et la République son régime », ne prenant nullement en compte la religion des minorités, dont les Juifs. Une communauté pourtant importante dans le pays.

Aussi, les Juifs tunisiens ne sont nullement représentés dans le gouvernement, le Parlement ou la sphère politique en général. Ils sont aussi totalement exclus de la candidature à la présidence, puisque le président tunisien doit impérativement être de religion musulmane selon la constitution de 2014.

D’après les récentes estimations, le nombre de Tunisiens de religion juive, vivant principalement dans les villes de Djerba et Zarziz, ne dépasserait pas les 1 500. Ils étaient quelque 120 000 personnes, à l’indépendance en 1956. Une communauté en voie de disparition dont on parle peu, excepté lors de son grand événement annuel.

Cette année, la hausse de la fréquentation des pèlerins juifs, mais aussi la grande sécurisation de l’événement, ont de quoi réjouir les autorités tunisiennes. Elles marquent, en effet, une reprise du tourisme après plusieurs années de crise, qui s’amoncelle doucement et qui ne peut être que positive pour l’image du pays.

Elle fait aussi le bonheur de personnalités politiques auxquelles on ne connaissait pas un tel engouement pour la cause juive. L’année dernière, Ons Hattab et Abdelfattah Mourou ont fait une apparition très remarquée lors de cet événement très médiatisé. Force est de constater, cependant, que leur soutien pour les Juifs s’était arrêté à la visite de la Ghriba. Ils ne sont certes pas les seuls.

Samedi 13 mai, les ministres du Tourisme et de la Culture ont annoncé, lors d’une conférence de presse, la création, prochaine, d’un Musée du patrimoine judaïque tunisien mais aussi une éventuelle inscription de l’île de Djerba au patrimoine mondial de l’Unesco.

Pourtant, hormis la synagogue de Djerba, d’autres lieux de culte juifs dans le pays restent dans un état de délabrement total. Des synagogues faisant partie du patrimoine national sont laissées à l’abandon, dont celles de Sfax par exemple, qui rassemblait autrefois une importante communauté juive.

Aucune restauration n’a été effectuée depuis des années et la synagogue comporte encore des graffiti antisémites que personne n’a daigné effacer…