Quarante-deux «français et musulmans» publient un appel à «agir» contre le terrorisme et à «prendre ses responsabilités». Oui mais…

Quarante-deux femmes et hommes, se définissant pour l’occasion comme «Français et musulmans», publient, dans le JDD de ce dimanche 31 juillet, un appel à «agir» contre le terrorisme et à «prendre ses responsabilités».

Le texte est beau.

Le message est clair.

Paru le jour de la cérémonie qui voit tant de musulmans venir, en la cathédrale de Rouen, rendre hommage au père Jacques Hamel assassiné au nom de Daech, au lendemain de tant d’appels lancés dans tant de mosquées de France afin qu’un maximum de fidèles s’associent à la douleur de leurs frères catholiques endeuillés, couronnant, pour ainsi dire, les déclarations d’intellectuels, d’écrivains, d’imams, condamnant, en nombre grandissant, le type de lecture de l’islam qui a pu, et pourra encore, conforter un crétin dans son culte nihiliste de la mort et du crime, ce manifeste apparaît comme un moment probablement décisif de cet élan de solidarité et de conscience.

Et la première pensée qui vient, c’est: «enfin! oui, enfin une déclaration sans faux-fuyant qui rompt avec le déni! des voix qui brisent le silence et prennent parti sans équivoque contre les penchants criminels à l’œuvre dans un certain rapport au Coran! et quel soulagement de voir des musulmans, et non des moindres, qui, de l’intérieur, disent à la fois que l’islamisme a quelque chose à voir avec l’islam et que cette vue n’est pas la leur, qu’ils s’en désolidarisent avec force et qu’elle ne saurait donc, désormais, être illustrée et défendue en leur nom! cette prise de position, on l’attendait… elle est là… bonne nouvelle…»

Sauf qu’à peine cela dit, à peine a-t-on reconnu la noblesse du geste, à peine a-t-on admiré le courage de ce philosophe, de cet ancien ministre, de ces chefs d’entreprise, de ces médecins, qui se trouvent, à partir de cet instant, en première ligne d’une guerre entre deux islams qui est, on ne le répétera jamais assez, la grande affaire de notre époque, une autre pensée vient.

Le texte commence par une évocation détaillée des actes terroristes qui ont récemment frappé la France.

Il n’oublie ni Charlie («l’assassinat de caricaturistes») ni le Bataclan («l’assassinat de jeunes écoutant de la musique») ni Magnanville (l’assassinat d’un couple de policiers») ni, bien sûr, Nice («l’assassinat d’enfants, de femmes et d’hommes assistant à la célébration de la fête nationale») et Saint-Etiennede-Rouvray («l’assassinat d’un prêtre célébrant la messe»).

Il entend, autrement dit, dresser la liste exhaustive de tous les attentats.

Or il en oublie un.

Et c’est, le 9 janvier 2015, moins de trois ans après la tuerie de Mohamed Merah à Toulouse, la prise d’otages de l’Hyper Cacher.

Cet oubli est, aussitôt, relevé.

Je suis de ceux qui, le jour même, s’en émeuvent sur Twitter.

Et cela me vaut, comme aux autres, un tombereau d’insultes: «Jamais content… quand les musulmans ne parlent pas, ça ne va pas – quand ils parlent, cela ne va pas non plus… que faites-vous de l’unité nationale? n’êtes-vous pas, vous, en train de dresser les Français les uns contre les autres?»

Mais le fait est qu’un lapsus pareil ne devait pas passer inaperçu.

Et, compte tenu de la qualité des personnalités signataires, il ne pouvait pas ne pas émouvoir.

Qu’a-t-il bien pu se passer dans la tête de celui ou de celle qui, comme c’est l’usage pour ce type de textes collectifs, en a rédigé la première mouture?

Dans celle des quarante autres qui, dans les heures qui suivent, et comme c’est également l’usage, ont lu et relu, pesé chaque mot, amendé, débattu, signé enfin?

Et que penser de l’embarras de celui des signataires qui, interrogé sur Europe 1, répondra, ce lundi matin, que les quatre morts de l’Hyper Cacher participaient de «l’effet Charlie» et que cela n’avait pas à être «précisé»?

D’autres, jadis, auraient dit qu’ils furent, ces quatre morts, «un détail» de la séquence.

D’autres, sous d’autres latitudes, observeraient que les vies juives comptent – matter… – apparemment moins que les autres.

Mais on se gardera de surinterpréter.

Et, encore moins, d’entretenir la polémique.

On espère seulement qu’une mise au point viendra, sans tarder, dissiper le malaise.

Et on attend de ces femmes et hommes de bonne volonté – et dont les intentions sont, comme cela a été dit, «insoupçonnables» – qu’ils se mettent très vite en règle avec leurs pensées et, aussi, leurs arrière-pensées.

Car on ne peut pas dénoncer des bourreaux en faisant le tri parmi leurs victimes.

On ne peut pas vouloir lutter contre la volonté de Daech de mettre le pays à feu et à sang et, quand vient l’heure de compter les morts, avoir la mémoire sélective.

Et on ne peut pas, surtout, prétendre sortir d’une «situation intolérable » où le déni nourrit l’amalgame et où la confusion sème, à son tour, les germes de la division et, un jour, à Dieu ne plaise, de la guerre de tous contre tous – et occulter un antisémitisme qui est, qu’on le veuille ou non, l’une des marques et, peut-être, l’une des sources de ce qu’Abdelwahab Meddeb appelait la «maladie de l’islam».

Question de principe, mais aussi de vérité.

Point de passage obligé pour qui veut, réellement, «refonder l’islam» et gagner «la bataille culturelle contre l’islam radical».

Pas d’autre façon de faire si nous voulons vraiment, tous ensemble, gagner cette guerre.

Cette tribune a été publié sur le site La Règle du jeu et dans le bloc-notes hebdomadaire du magazine Le Point.