« Si la science n’a pas de patrie, disait Pasteur, l’homme de science doit en avoir une, et c’est à elle qu’il doit reporter l’influence que ses travaux peuvent avoir dans le monde ».

Bien que l’appartenance nationale ne puisse prétendre épuiser toute l’étendue de notre être, elle est ce supplément d’âme qui frappe nos réalisations du sceau du dévouement. Autre temps, autres mœurs, diront les postmodernes. Carpe diem ! Pourquoi devrions-nous encore nous abriter sous l’ombre de ce qui fut ?

L’hommage aux héros n’a pourtant pas été en reste au XXème siècle.

L’héroïsme guerrier fit même une entrée remarquée dans l’arène de la démocratie, continent des droits et de l’égalité. À l’heure où l’Europe commémore le centenaire de la guerre qui infléchit pour toujours la courbe du temps, les ombres du passé reviennent du champ d’honneur nous hanter. Encore une minute, nous supplient-elles, réssuscitant Auguste Comte et son cinglant leitmotiv : « commémorer, c’est faire société ».

Morts pour les champs et les villes de notre enfance, morts pour l’honneur de nos pères, morts pour qu’on ne puisse jamais dire après eux qu’ils faillirent, alors que l’épreuve du temps inclinait à épouser les contours flous d’une idée charnelle nommée Patrie, les Martyrs de 1914 dessinent le ciel pur de nos principes, telles ces lettres gravées sur le marbre froid des stèles imbues de leur éternel chagrin.

C’est que notre époque a oublié.

L’exorcisme a ceci de moderne qu’il purge l’hérésie. Il fait table rase. De quoi ? De l’absurdité de croire encore que le passé mérite autre chose qu’une addition de chrysanthèmes… C’est justement parce que nous sommes tous fils d’immigrés, comme on dit aujourd’hui en France, que l’éducation doit être conservatrice ; elle à qui revient la noblesse d’introduire tout nouveau-né à un monde plus vieux que lui.

Dans La crise de la culture, Hannah Arendt rappelait l’idée fondamentale selon laquelle l’homme ne sort de sa condition de sujet passif de l’agencement du monde que lorsque la gratitude qu’il éprouve à l’égard du donné l’invite naturellement à se sentir responsable de la communauté humaine qui l’a vu naître et lui succèdera.

On ne naît pas citoyen, on le devient !

À l’heure où notre petitesse maladive congédie toute idée transcendantale, 1914 a le culot de convoquer l’éminente philosophe contemporaine des plus grands massacres du XXème siècle. Et de voler la vedette aux années 1930 ! Idoles des envolées lyriques chères à nos cassandres, elles développent leur logique éditoriale, feignant le panne intellectuelle, tel un bon roman de Stephen King : les années noires sont devant nous… la bête immonde populiste est de retour… Hitler est à nos portes !

Les années trente nous bercent dans le conformisme de nos magnanimes certitudes. Torpeur coupable !

La France, pays des droits de l’homme, est aussi le pays où on vandalise des magasins juifs à la fin d’une manifestation pro-palestinienne. La France, pays des droits de l’homme, est aussi le pays où un sombre cortège défia les rues de Paris à cris de « mort aux Juifs ! ». La France, pays des droits de l’homme, est aussi le pays qui fournit à l’État islamique quelques centaines de ses combattants. Remède docteur ? La tolérance.

Sauf qu’elle ne se décrète pas. Notamment quand un peuple ne sait plus ce qu’il partage de plus sacré que les tragiques infortunes contées au journal de 20h.

Seul l’héritage relie les hommes. Seul l’héritage invite les volontés particulières à s’amonceler sans jamais se dissoudre dans le pot commun de la fraternité.

Qu’a-t-on fait de notre héritage ? L’affaire Dieudonné offre une bien triste et non moins éclairante réponse. Car au fond, que reproche l’humoriste aux sionistes ? D’utiliser la Shoâ pour conserver le monopole de la souffrance.

Tel Jacques Vergès, avocat dans les années 80 du tortionnaire nazi Klaus Barbie, Dieudonné dénonce le trust judéo-mémoriel. Après tout, les descendants d’esclaves, de colonisés et tous les damnés de la Terre ont souffert, eux aussi. Et sans que justice ni quelque compensation que ce soit ne passe.

Souffrances contre souffrances. L’instrumentalisation des mémoires n’a jamais guéri quiconque. Elle fournit à celui qu’elle plonge dans la rancoeur l’alibi d’une révolte à bon compte contre la société, injuste à ses yeux d’avoir privilégié une communauté sur une autre, la sienne.

Quand le couvercle de la Nation saute, ce sont toutes les velléités séparatistes qui rejaillissent. Et avec elles, leur loi d’airain : celle du plus fort. En Libye, en Irak, et bientôt en Syrie ?

Dans un récent article, le grand rabbin de France Haïm Korsia relate les traces de son illustre prédécesseur de 1914 : Abraham Bloch ! Se portant à la rescousse d’un soldat mortellement touché qui le prit pour un prêtre catholique, il s’empressa de répondre aux derniers soupirs de son compatriote en lui apportant un crucifix. Un obus frappa les deux hommes quelques secondes plus tard.

L’émouvante et non moins méconnue communion rappelle ce pouvoir qu’a la mort : unifier par la terre jonchant les cadavres deux hommes qui n’en partageaient pas moins l’essentiel : l’amour de la patrie, ce chaînon périssable sans lequel toute solidarité affective s’étiole. « Plus de minute de silence, mais une minute pour la France, conclut Korsia. Tous ensemble et non pas différents. Jamais indifférents à l’autre. C’est la France qu’on défend, c’est la France qu’on aime ».

Puissions-nous enfin méditer l’oeuvre de Charles Péguy, mort pour la patrie, il y a 100 ans.

Dreyfusard, du nom de ce capitaine juif de l’Armée française injustement accusé de haute trahison, Péguy plaida la cause de Dreyfus sous les vitupérations antisémites : « ce que nous défendons, ce n’est pas seulement l’honneur de notre peuple dans le présent. C’est l’honneur historique de notre peuple, l’honneur de nos aïeux, l’honneur de nos enfants. Plus nous avons de passé, plus justement il nous faut le défendre ».

Le sens de l’honneur ! Décidément, le passé a ceci d’essentiel qu’il conteste toujours au présent son arrogante suprématie. Voilà pourquoi, patriotes Français, enfants du monde et de quelque part aussi, et peut-être même avant tout, il fallait être Dreyfusard. Il nous faudra désormais apprendre à devenir Péguyste.

Max-Erwann Gastineau