« L’homme retourne à la poussière »
(Job 34:15)

En cette veille de Tishe’a be’av, le 9 av, anniversaire de la destruction des deux temples de Jérusalem (-586 et 70), une information de circonstance nous est parvenue de l’Institut de médecine légale de Strasbourg.

On y a en effet retrouvé des fragments de peau et de viscères conservés dans un bocal et des éprouvettes. Ils appartiennent à certaines des 86 victimes d’expérimentations menées par le nazi August Hirt dans le camp de concentration voisin de Natzweiler-Struthof.

Jusqu’à présent, l’existence des restes de ces malheureux avait été contestée. C’est le récent livre du Dr Michel Cymès, chroniqueur de télévision bien connu, sur les médecins des camps de concentration qui a permis à l’historien Raphaël Toledano, avec le concours du directeur de l’Institut de médecine légale de Strasbourg, le Pr Jean-Sébastien Raul, d’identifier le 9 juillet dernier les restes humains de ces malheureux Juifs gazés au camp du Struthof.

Ils seront remis par la municipalité de Strasbourg à la communauté juive pour être inhumés dans le cimetière israélite de Cronenbourg. Ils y rejoindront les parties de corps découpées qu’avaient découvertes les Alliés à la fin de la guerre et qu’ils avaient remises à la communauté de Strasbourg qui les avait pieusement enterrées dans ce même cimetière.

Je suis en possession de copies des photos de ces corps suppliciés par l’anatomiste nazi et ses comparses. C’est Serge Klarsfeld qui me les avait confiées il y a environ quarante ans. Je renonce à vous en décrire leur contenu. C’est insoutenable. Qu’il me soit simplement permis de dire que, depuis lors, je n’arrive plus à regarder l’étal des boucheries avec les différentes parties de corps des animaux proposés à la vente et à la consommation de la même façon indifférente qu’avant.

Je me rappelle en particulier d’une fois où j’étais bloqué dans ma voiture derrière un camion de livraison de viande d’où descendaient et remontaient des livreurs habillés de tenues blanches ensanglantées, portant sur l’épaule d’énormes et très identifiables quartiers d’animaux. Si je n’avais eu d’autres voitures derrière moi, je crois que j’aurais reculé loin de ce spectacle qui m’évoquait d’autres images tellement plus affreuses.

Mais je veux revenir à la prochaine destination des restes retrouvés à Strasbourg. Ils seront inhumés probablement le 6 septembre prochain, journée consacrée à la mémoire des déportés, le dimanche précédant Rosh-Hashana. La communauté accomplira alors la mitsva essentielle de ne pas laisser sans sépulture un cadavre.

Nous trouvons une source de ce commandement dans la Torah à propos du corps d’un supplicié pendu pour un crime : (Deutéronome 21:23) לא תלין נבלתו על העץ כי קבור תקברינו ביום « Tu ne laisseras pas sa dépouille sur l’arbre toute la nuit, mais tu l’enterreras le jour-même ».

Les commentateurs disent : si la Torah nous enjoint d’agir ainsi envers le cadavre d’un criminel, à combien plus forte raison doit-il en être ainsi pour tout autre mort ! Inutile de dire l’horreur que nous inspirent les exécutions auxquelles nous assistons depuis quelques temps et le sort réservé aux dépouilles des innocents suppliciés par les bourreaux du prétendu État islamique.

A l’opposé, je pense à l’extraordinaire institution israélienne appelée Zaka. Ses 1400 bénévoles, religieux orthodoxes pour la plupart, ont pour mission de se rendre sur les lieux d’attentats ou d’accidents pour venir en aide aux éventuels survivants et, pour les victimes tuées, de récupérer le moindre reste de corps qui pourrait se trouver alentour (parfois sur les arbres) et de le placer dans un sac pour être ensuite inhumé.

Ils agissent avec une telle rapidité qu’ils arrivent fréquemment sur les lieux avant les secours civils et pratiquent également des soins de secouristes. Zaka est l’abréviation des mots hébreux זיהוי קרבנות אסון, identification des victimes de catastrophes. Cette institution – qui, à l’occasion, intervient en-dehors des frontières d’Israël – accomplit ce verset du livre de Job (34:15) : ואדם על-עפר ישוב, « Et l’homme retourne à la poussière ». L’homme, adame, tiré de la terre, adama, a vocation à y retourner après sa mort.

Zaka

Zaka

L’écrasante majorité des victimes de la Shoah n’a pas eu de sépulture puisque partie en fumée au-dessus des crématoires des camps d’extermination nazis. L’événement que constitue la restitution à la communauté juive de ces misérables restes humains retrouvés à Strasbourg revêt dès lors une signification symbolique qui dépasse leur nombre et/ou leur quantité. Ce sera une façon d’accomplir envers tous les martyrs sans tombe les devoirs qui n’ont jamais pu leur être rendus par leurs proches.

Je pense d’ailleurs immanquablement à eux lorsque je chante le El malé rahamime qui se conclut par « qu’ils reposent en paix dans leur tombe », formule qui se comprend lorsqu’on prononce cette prière pour des morts inhumés dans un cimetière, mais qui a de quoi choquer lorsque c’est pour nos déportés partis en fumée à Auschwitz ou dans quelque autre lieu de souffrance.

Je vous invite à les associer tous lors du prochain Tishe’a be’av (dimanche 26 juillet), comme me le suggérait le regretté André Neher dans une lettre qu’il m’avait adressée en 1967 suite à la question que je lui posais sur l’opportunité de continuer à pleurer les temples de Jérusalem après la réunification de Jérusalem de juin 1967.

Il expliquait que cette célébration devait désormais réunir dans le souvenir et le deuil les victimes de tous les massacres et exterminations des Juifs à travers leur longue histoire, mais qu’il ne fallait en aucun cas la supprimer, et ce d’autant plus que le temple messianique n’aura pas été reconstruit. La parole de ce grand sage reste la bienvenue en cette semaine dont je n’aurai garde d’oublier qu’elle a vu la disparition d’une autre grande voix du judaïsme français, le professeur Raphaël Draï ז »ל.