Je dois tout d’abord reconnaître ma dette envers la générosité intellectuelle d’un ami cher, Monsieur Xavier MUSCA, inspecteur des finances et ancien secrétaire général à la présidence de la République : sans sa très pertinente remarque, je n’aurais pas fait cet intéressant rapprochement entre ces deux grandes personnalités françaises, qui ont marqué leur temps : la première en tant que cofondateur avec Lucien Fevbre de l’école des Annales (simple traduction de l’allemand Jahrbücher) et la seconde qui vient de nous quitter, en raison de son inoubliable action dans d’innombrables domaines de la socio-culture de notre pays.

La remarque de Monsieur MUSCA faisait suite à mon dernier article paru dans JForum et dans le Huffington Post où je tentais d’expliquer le paradoxe suivant : on disait Simon Veil non pratiquante, voire athée, et en même temps, elle demandait qu’un Qaddish, la prière juive des morts, fût récitée sur sa tombe.

Cela peut paraître contradictoire et on va tenter de comprendre cette démarche..

Mais soixante-seize ans plus tôt, dans un bref testament écrit à Clermont-Ferrand, en date du 18 mars 1941 exactement, un autre grand Français de confession juive, qui avait, avec d’autres, révolutionné l’historiographie, stipulait expressis verbis qu’aucune prière hébraïque ne fût récitée sur sa tombe.

Ce qui ne laisse pas de surprendre un petit peu, comme on va le voir plus bas.

La liberté de conscience étant sacrée, il n’est question ici que de comprendre et non d’approuver ou de condamner, même si ma propre sensibilité me rapproche plus de Simone Veil que de Marc Bloch.

Mais pour quelle raison, ces deux personnes se sont-elles focalisées sur cette prière précisément et sur aucune autre ? Pourquoi ce regain d’intérêt pour de simples rites funéraires ? Bloch en donne la raison, quoiqu’ involontairement : la mort, dit il en substance, est le moment où l’on se résume pour la dernière fois.

Il n’est donc plus question de se tromper ni de tromper les autres sur ce qu’on est.

Il convient de dire un mot du contenu de cette très ancienne prière hébraïque, qui porte un titre en araméen, la langue maternelle de Jésus, sœur de l’hébreu et dans laquelle toute la littérature talmudique est rédigée ; elle fut instituée par rabbi Akiba, contemporain du soulèvement de Bar-Kochba (vers 130 de notre ère).

Elle débute par un hommage, une exaltation du grand Nom divin, au sein du monde qu’il a créé selon son bon vouloir (qu’il soit exalté, sanctifié), que son règne soit effectif, que son salut et sa rédemption nous arrivent vite ainsi qu’à toute la communauté d’Israël…

La seconde partie du Qaddish est plus spécifique car on y prie pour le repos venu d’en haut (Puisse le Ciel instaurer une paix générale, etc…). Mais, à l’origine, cette prière était récitée à la fin de chaque séance de l’académie où le texte de la Tora était étudié.

Le contenu est donc univoque : quand on demande une telle prière au moment où l’on quitte ce bas monde, on sait à quoi s’en tenir, même si on ne sait pas l’hébreu, même si l’on n’est pas docteur en théologie.

Simone Veil n’était donc pas si athée que cela, même si sa pratique quotidienne n’était pas conforme aux règles religieuses, ce qui est le cas de l’écrasante majorité des Juifs… Mais le rendez-vous avec la mort est unique, incomparable, à nul autre pareil puisqu’il marque un passage sans espoir de retour.

Venons-en au cas de Marc Bloch (1886-1944), l’auteur de l’Etrange défaite (1940), fusillé par les Nazis pour faits de résistance, grand historien formé à l’analyse rigoureuse des sources, au comparatisme, aux lois d’airain de la critique et qui avait fait un séjour assez long en Allemagne où il s’était aguerri…

Sociologiquement, ces deux personnalités étaient très proches : le père de Simone Veil était un architecte doué et celui de Bloch un professeur d’université, lui-même fils d’un directeur d’école.

Avec de tels parents si bien intégrés, les enfants, Simone et Marc, ont dû être élevés comme l’étaient jadis ces fameux «Israélites français» de la fin du XIXe siècle et du début du XXe : une fibre patriotique hypertrophiée et un attachement bien pâle à une tradition juive évanescente, refoulée dans la sphère privée et ramenée à de simples valeurs culturelles dont elle fit l’apostolat au reste de l’humanité…

On disait des rabbins de cette époque qu’ils avaient plus lu Eschyle et Sophocle que les folios talmudiques…

Le même comportement avait cours de l’autre côté du Rhin, si l’on en croit l’autobiographie de Gershom Scholem, De Berlin à Jérusalem, tant dans sa version allemande qu’hébraïque Devarim be-go.

Mais dans le cas de Marc Bloch, futur professeur à l’université de Strasbourg, bastion des communautés juives alsaciennes, les choses sont plus complexes. Le fait même d’avoir mis par écrit, dès 1941, ses dernières volontés et d’avoir explicitement rejeté les prières hébraïques (i.e. les rites funéraires) dénote une autre conception de son être-juif.

Regardons cela de plus près : la période est troublée, la Wehrmacht a gagné la campagne de France de manière foudroyante, les blindés du général Heinz Guderian ont écrasé l’infanterie française, près de cent mille soldats français sont tués et environ un million et demi faits prisonniers.

Les Allemands n’ont, certes, pas encore envahi la zone sud, mais Marc Bloch pressent que les choses ne vont pas s’arranger et qu’il risque fort d’y perdre la vie. Dans quelques mois, il va rejoindre un réseau de résistants.

Se sachant en sursis, il prend donc les devants et confie à son épouse, et à défaut, à ses enfants, le soin de régler ses obsèques qui doivent être civiles.

Il écrit même : les miens savent bien que je n’en aurais pas souhaité d’autres. Il ajoute quelques lignes qu’un ami voudra bien lire ce jour-là. Marc Bloch attachait tant d’importance à ce jour fatidique puisqu’il a lui-même rédigé son oraison funèbre.

En voici le passage le plus crucial : Je n’ai pas souhaité que sur ma tombe fussent récitées les prières hébraïques, dont les cadences, pourtant, accompagnèrent vers leur dernier repos, tant de mes ancêtres et mon père lui-même.

C’est ici que s’effectue la rupture avec la tradition juive incarnée par le père puisqu’ ayant évidemment assisté aux obsèques de ce dernier qui eut une cérémonie religieuse, le fils, Marc, rejette ce type de cérémonie.

Mais que s’était-il passé ? Le fils a-t-il été choqué par certains aspects de cette cérémonie, très dure à vivre, il faut bien le reconnaître. Peut-être l’imposition aux endeuillés de rites désuets et incompréhensibles : la déchirure du vêtement (qeri’ah) le confinement à la maison durant les sept jours de deuil, le port de la barbe, la récitation quotidienne du Qaddish…

La raison de cette rupture nous est donnée dès la ligne suivante : ma vie durant, j’ai aspiré à une sincérité totale de l’expression et de l’esprit. Si les mots ont un sens, Marc Bloch était incroyant et ne voulait que l’on dise pour lui des prières en lesquelles il ne croyait pas.

Il parle de la sincérité de l’expression et de l’esprit, ce qui rappelle un peu la définition (philosophique) de la croyance selon Maimonide dans son Guide des égarés, au chapitre L de la première partie : notre bouche doit exprimer ce que notre intellect conçoit. Faute de quoi, ce n’est plus une croyance vraie (sic).

La conclusion tombe comme un couperet : je tiens la complaisance envers le mensonge pour la pire lèpre de l’âme… Reprenant la tradition des grands philosophes il veut l’épitaphe suivante : Dilexit veritatem ( vraiment aimé la vérité.)

Comment interpréter cela ? Est-ce que la tradition juive est dans l’erreur, notamment concernant le sort des défunts dans l’au-delà ? Dans ce cas, son propre père en aurait été victime lui aussi ?

Ou bien, plus prosaïquement, Marc Bloch n’a jamais eu la foi ? Ou bien l’a-t-il perdue ? L’hypothèse la plus vraisemblable, selon moi, est que le rabbin qui a conduit l’office religieux des obsèques ne fut pas à la hauteur, demandant à Marc Bloch d’accomplir des rites d’un autre âge.

Cela rappelle une expérience identique vécue à la fin du XVIIIe siècle à Metz par Lazarus Bendavid qui en fut traumatisé et qui décida dès lors de prendre ses distances avec l’orthodoxie.

Mais quel que soit le fond des choses, et même si cette attitude ne laisse pas d’être surprenante, on ne peut douter de la profonde sincérité du testateur. Qu’on en juge : en cette heure de suprêmes adieux où tout homme a pour devoir de se résumer soi-même, aucun appel fût fait en mon nom aux effusions d’une orthodoxie dont je ne reconnais pas le crédo…

On appréciera la rudesse du propos. Conscient du fait qu’on pourrait se méprendre sur ses vraies motivations et penser qu’il reniait son ascendance juive, Bloch précise que rien ne lui serait plus odieux que d’assimiler son attitude à un lâche reniement : J’affirme donc face à la mort que je suis né juif, que je n’ai jamais songé à m’en défendre, ni trouvé aucun motif d’être tenté de le faire.

Sans le dire vraiment, tout en insinuant dans cette direction, Bloch éloigne toute idée de conversion au christianisme, même si, dans les lignes qui suivent, il se réclame bien plus de la «généreuse tradition» des vieux prophètes hébreux que «le christianisme a repris pour l’élargir.»

Cela rappelle une phrase de Renan dans son Histoire du christianisme : élargir le sein d’Abraham. Jésus le fit, les érudits des Ecritures, les talmudistes ne le firent point.

Bloch s’interroge ainsi : cette tradition prophétique, incarnée par le christianisme, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ?

Le lecteur attentif se défend mal de l’impression qu’aux yeux de Bloch , le christianisme a remporté une victoire sur le judaïsme et qu’il constitue, en quelque sorte, la vérité du judaïsme ? C’est, en termes à peine voilés, l’approbation de la théologie de la substitution dont l’église chrétienne a mis près de deux millénaires à se défaire plus ou moins nettement.

Quand l’auteur dit et répète qu’il est juif, qu’il ne l’a jamais caché, qu’il ne s’est jamais converti, on a du mal à définir l’essence de sa judéité ou la nature de son appartenance juive.

Quand il parle de la généreuse tradition des prophètes hébreux, il semble privilégier l’éthique par rapport aux doctrines purement religieuses, aux rites, qui n’ont pas du tout la même valeur universaliste que les idéaux de la littérature prophétique.

L’éminent historien se veut français avant tout et l’on pourrait penser que son identité juive serait incompatible avec cette culture française qui, n’en déplaise à Bloch, a une coloration religieuse originaire. Et qui est intrinsèquement chrétienne, ce qui ne semble pas le choquer outre mesure.

En fait, si l’on soumet ce texte testamentaire à une analyse poussée, on découvre que l’identité juive de Marc Bloch n’est constituée par rien : il est juif de naissance, et rien de plus. Ce qui ne veut pas dire grand chose, même quand il assure qu’il n’a jamais envisagé la stratégie de la conversion au culte établi.

Je me suis toujours senti, avant tout et tout simplement français. Etranger à tout formalisme confessionnel et à toute solidarité prétendument raciale. C’est à la France qu’il est resté fidèle toute sa vie, c’est elle qu’il a servie et qu’il aime de toutes les fibres de son être.

C’est ici qu’il respire le mieux. Et il ajoute que « sa qualité de Juif » n’a jamais représenté le moindre obstacle face à ses sentiments pour la France.. Au cours de deux guerres, il ne m’a pas été de mourir pour la France ; je meurs comme j’ai vécu en bon français.

Difficile de conclure cette approche contrastée de deux destins. Je me contenterai de dire, afin de ne pas causer de dommage à la mémoire du grand historien, martyr de la Résistance, qu’il n’a rejeté que les rites funéraires, donc le Qaddish mais pas tout le reste qu’il ne connaissait d’ailleurs sûrement pas.

Laissons lui le dernier mot en marque de profond respect: Je (Marc Bloch) ne revendique jamais mon origine, que dans un cas : face à un antisémite.