Ces discussions se sont déroulées, ces derniers jours, au sujet de l’armement nucléaire en générale et celui de la Corée du Nord en particulier.

La question qui se pose sur toutes les lèvres : est-ce que la Corée du Nord a réalisé un tir d’arme nucléaire? Autour de cette question ont se demandent quelles seront les conséquences qui vont suivre ce tir sur les pays de la région en particulier, et sur le monde entier en général. Avec la polémique autour de l’armement nucléaire de la Corée du Nord, j’ai pensé qu’il serait intéressant de revenir sur l’histoire de l’armement nucléaire en Israël. Israël a toujours nié qu’elle possède l’arme nucléaire.

A la fin de la guerre de Suez en 1956, des rumeurs circulaient dans divers cercles français et israéliens selon lesquelles la France aurait promis la bombe atomique, ou plus précisément les moyens de sa fabrication, aux Israéliens afin de les remercier de leur participation à l’opération.

Alors la question que je pose est « la coopération nucléaire est-elle une conséquence de Suez ? »

L’Etat d’Israël s’investit dans la technologie nucléaire dès 1948. A l’origine de ses efforts, une poignée de scientifiques émigrés en Palestine dans les années trente et quarante, dont Ernst David Bergman qui deviendra le Directeur de la Commission atomique israélienne.

A partir de 1949, le cœur de la recherche nucléaire se trouve à l’Institut Weizman, et Bergman est à la tête de sa division chimique.
Cette même année, Francis Perrin, un physicien nucléaire français, commissaire à l’énergie atomique et ami personnel de Bergman, visite l’Institut Weizman. En retour, des scientifiques israéliens sont invités à se rendre au tout nouveau centre français de recherche nucléaire à Saclay.

Un embryon de coopération s’établit entre les deux pays. A cette époque, Israël et la France étaient à un niveau similaire d’expertise et il était possible pour des scientifiques israéliens d’effectuer des contributions de beaucoup de valeur.

Au début des années cinquante, le développement, en France et en Israël, des sciences nucléaires et de leur technologie étaient très liés. Des scientifiques israéliens participaient, par exemple, à la construction d’un réacteur de production de plutonium à Marcoule. C’est dans ce contexte, que la crise de Suez va favoriser le développement du programme israélien de production d’armement nucléaire.

Le 17 septembre 1955, des discussions entre Pérès et ses amis français aboutissent à la signature d’un accord entre le C.E.A. et son équivalent israélien concernant la construction à Saclay d’un réacteur de recherche, (une pile du type EL3) et son implantation en Israël à Richon-le-Zion (service du professeur Bergman). L’accord porte sur la construction d’un réacteur à uranium naturel et eau lourde, puisque les Israéliens savent traiter les minerais du Néguev pour préparer l’eau lourde. A Tel-Aviv comme à Paris, les communautés scientifiques estiment qu’elles ont un grand intérêt à renforcer une coopération qui leur permettra d’aboutir à des informations que refusent de partager les Américains.

Six semaines avant l’opération de Suez, Israël sent que le moment est venu d’approcher la France sur la question d’une pile atomique. Shimon Pérès, David Ben Gourion et Bergman rencontrent des membres du Commissariat à l’Energie Atomique français et au cours du mois de septembre, un accord encadrant l’aide française au développement d’un réacteur, semble proche.

Le 7 novembre, une rencontre secrète a lieu entre le ministre des Affaires étrangères israélien, Golda Meir, et Shimon Pérès, et les ministres français des Affaires étrangères et de la Défense, Christian Pineau et Maurice Bourgès-Maunoury. Lors de cette rencontre, l’accord sur le développement d’un réacteur est conclu.

Il est indéniable qu’une certaine collaboration dans le domaine nucléaire a existé entre la France et Israël au milieu des années cinquante.

Différentes sources, documents, témoignages, l’attestent. En revanche le degré de cette coopération est malaisé à saisir tant les versions divergent sur ce point. Nous nous sommes efforcés d’interroger les protagonistes de l’époque pour tenter d’y voir clair.

Shimon Pérès est formel. « Nombre d’intervenants, dit-il, y ont été mêlés, Guillaumat, Bourgès-Maunoury et Guy Mollet. Quand nous avons bouclé l’accord de Sèvres concernant l’opération de Suez, j’ai dit à Ben Gourion qu’il restait une question à régler, celle de l’uranium, et nous nous en sommes entretenus avec Guy Mollet et Bourgès. Par la suite, Bourgès est devenu ministre de la Défense et Guy Mollet, Premier ministre, et nous sommes parvenus à un accord de gouvernement. »

Notons que Shimon Pérès semble avoir ici des problèmes de chronologie, en effet Maurice Bourgès-Maunoury était déjà ministre de la Défense (1er février 1956 – 13 juin 1957) et Guy Mollet, Président du Conseil (février 1956 – mai 1957).

Shimon Pérès affirme qu’au terme de ses six mois de présidence du Conseil, Bourgès-Maunoury, fut à l’origine d’un accord permettant de fournir la bombe à Israël : « Nous savions, dit-il, que Bourgès allait démissionner alors je lui ai fait parvenir un message. Et avant de quitter son poste de président du Conseil, il a signé les accords nécessaires pour qu’Israël obtienne les moyens de la construction de Dimona. »

Abel Thomas, que nous avons également interrogé, une fois écartées les considérations politiques qui réclament de s’en tenir à une certaine réserve, se montre tout aussi affirmatif que Pérès, la France a bien contribué au développement du nucléaire israélien. « Le livre de Pierre Péan, nous dit-il, raconte comment j’ai livré la bombe à Israël. Israël a toujours nié qu’elle avait la bombe ; donc si j’avais dit que je le lui avais donné, c’était dramatique, pour Israël et pour moi. Mais c’est bien moi qui ait convaincu le gouvernement de s’engager dans l’affaire Suez et c’est moi qui ait signé personnellement les accords qui ont livré les plus gros programmes d’armement à Israël. »

Asher Ben Nathan, en revanche, interrogé sur le document qu’aurait signé Bourgès-Maunoury relatif à la fourniture de l’armement atomique à Israël s’inscrit en faux contre cette thèse. Il affirme avoir signé lui-même les contrats en 1957 sur initiative israélienne.

«La collaboration autour de l’atome (et je me réfère à une utilisation civile et pacifique) était une conséquence de nos relations [avec les Français]», en aucun cas, Dimona « ne fut un cadeau de remerciement pour Suez. Nous avons versé beaucoup d’argent. »

Assez véhément, il affirme, « la question n’a jamais été abordée dans les conversations dirigées par Dayan ou Pérès ou moi-même, ni à la réunion de Saint-Germain, ni à Sèvres. On n’y a mentionné ni ce sujet, ni même une collaboration dans ce domaine. La mission d’achat du ministère de la Défense s’occupait de cette question. La collaboration a commencé en 1955 par le développement d’un processus d’utilisation et de production d’uranium, qui avait une utilité économique ».

Ben Nathan soutient qu’il a établi lui-même le premier contact avec le Commissariat français à l’énergie atomique « via le ministère de la Défense et que la négociation scientifique menée bien évidemment par le professeur Bergman n’intervint qu’ensuite. »

Quant à la thèse soutenant que Bourgès, en quittant ses fonctions de Président du Conseil, aurait signé un document donnant à Israël le réacteur atomique de Dimona, Nachmias comme Ben Nathan, la réfute : « Tout cela est bon, dit Nachmias, pour des gros titres romantiques mais rien n’est vrai. La négociation a commencé à propos du processus de production de l’uranium. C’est sur cette base que se sont développées les relations entre les commissions à l’énergie atomique des deux pays. Israël a construit tout ce qu’il possède dans le domaine atomique. Seul. Les Français n’ont pas fourni de matériel à Dimona. Il y a eu des collaborations entre nous et les Français, il y a eu échange d’information, mais Dimona est une usine entièrement israélienne ».

Ben-Porat n’est pourtant pas de son avis. Il adhère, pour sa part, à la théorie selon laquelle ce serait Pérès qui aurait parlé du nucléaire à la réunion de Sèvres et qui veut que la pile atomique de Dimona soit venu récompenser la participation d’Israël à l’opération de Suez : « J’accepte cette thèse à cent pour cent, mais je l’accepte avec tout ce que je sais aujourd’hui. A l’époque des événements, je sentais qu’il se tramait quelque chose mais je ne savais pas [En 1957, il a croisé à l’ambassade un représentant israélien de la commission atomique et, en sa qualité de journaliste, on lui a demandé d’aider à créer une opinion favorable au développement de l’atome]. En 1958, quand je suis retourné en Israël, j’ai appris qu’on développait secrètement une pile atomique et qu’on avait demandé une forte subvention au gouvernement. »

Uri Dan partage également cette thèse. « Aux alentours de 1960 ou 1961, se souvient-il, on a commencé à en parler et on a rendu publique l’existence d’une entreprise de textile à Dimona. Beaucoup de Français se trouvaient à Beersheba. C’était un secret de Polichinelle. Des Français ont construit la pile atomique de Dimona. A mon avis, les Français nous l’ont donnée à la suite de l’opération Kadesh. »

Le réacteur se construit en secret à Dimona dans le Néguev à côté de Beersheba. Des milliers d’ingénieurs et de techniciens français se rendent sur place, nombre d’entre eux ont édifié Marcoule et vont participer à la construction de Dimona. Par exemple, en ce qui concerne la technologie de séparation du plutonium, ce sont les mêmes techniciens qui en furent chargés en France et en Israël.

Pour préserver le secret et dissimuler l’activité de Dimona, Israël utilise des couvertures, parlant de « plan textile » ou de plan manganèse. Mais la participation des Français, leur présence en grand nombre à Beersheba, étaient impossibles à cacher longtemps. Alain de Boissieu, le gendre du général De Gaulle, nous le confirme. « Parfaitement des techniciens français étaient là et c’était trop flagrant et donc ça s’est su très vite. Aussitôt les Américains et les Arabes ont, si j’ose dire, pris les Français la main dans le sac. »

Pierre Messmer, futur ministre de De Gaulle, reconnaît, lui aussi, cette collaboration. « Ce n’est pas un cadeau, au sens plein, dit-il, nous n’avons pas donné d’argent à Israël et nous n’avons pas donné non plus d’éléments pour construire Dimona, mais il y a eu des contacts étroits entre le Commissariat à l’énergie atomique et les Israéliens qui s’occupaient de la construction de Dimona. Ces contacts se sont prolongés très longtemps. C’est le général de Gaulle lui-même, en 1963 ou 1964, qui y a mis un terme parce que les contacts avaient continué, presque à l’insu du gouvernement. Or ce n’était pas tolérable, parce qu’à partir de février 1960, quand la France a réalisé un tir d’arme nucléaire, nous avons appliqué une règle qui est encore en vigueur maintenant, de secret total, par rapport à l’extérieur. Voilà ma réponse, il y a eu coopération sans doute et une coopération durable entre les ingénieurs, les spécialistes. »

« La coopération avec la France a cessé entre 1961 et 1963, avec le retour du général de Gaulle au pouvoir,» dit également Pierre Razoux qui confirme les propos de Messmer, même s’il diverge légèrement sur le moment de la fin de l’aide française.

Comme on le voit, en dépit des témoignages divergents, la thèse la plus généralement admise est que la France a aidé Israël dans le domaine nucléaire et plus particulièrement à la construction de Dimona. Cependant, encore aujourd’hui, ce sujet demeure sensible et tabou.

Pour la première fois, en décembre 2006, un Premier ministre israélien laissé entendre que son pays possédait l’arme nucléaire. Interrogé par la télévision allemande N24, à propos du programme nucléaire iranien, Ehud Olmert a déclaré « L’Iran a menacé […] de rayer Israël de la carte. Pouvez-vous dire que c’est une menace comparable, […] à celle de pays comme la France, les Etats-Unis, Israël ou la Russie ? ». Cette déclaration fut ensuite suivie de nombreux démentis, cependant le secrétaire à la défense américain, Robert Gates, avait également déclaré que l’Iran était entouré de puissances nucléaires avec le Pakistan à l’Est, la Russie au Nord et Israël à l’Ouest.

Reste que la position officielle de l’Etat hébreu a toujours été de ne pas reconnaître qu’Israël était une puissance nucléaire. Notamment à la demande des Etats Unis ; en effet lever le secret pourrait avoir des conséquences sur l’aide américaine à Israël qui reste conditionnée à une clause interdisant le financement des Etats participant à la dissémination des armes de destruction massive.

En l’absence de documents précis et tangibles, nous nous abstiendrons de nous prononcer sur l’importance et la nature de l’aide française. Seule l’ouverture d’autres séries d’archives, en Israël comme en France, nous permettront d’en connaître davantage à ce sujet.