La période des premiers jours de ce mois du calendrier juif qui précèdent Ticha Be Av sont marqués par de multiples restrictions, dont la privation de viande n’est que la plus connue. Peu nombreux sont peut-être les juifs de France à toutes les observer, mais c’est du moins le cas de nombre de militants communautaires.

Avant qu’on y ajoute l’expulsion des juifs d’Espagne en 1492 et la Shoah, ce jour de deuil et d’affliction commémorait exclusivement la chute du Temple en 70 de l’ère commune. Ces jours particulièrement dramatiques sont l’occasion de dire que la chute du second Temple fut la conséquence de la haine gratuite.

Chacun le répète. Bien peu ont cependant conscience qu’il ne s’agit pas là d’une formule toute faite pour appeler à l’amour des juifs pour le klal Israël, mais bien d’une réalité historique.

Sans se plonger dans des livres très érudits, il suffit, pour se remémorer les conditions dans lesquelles le temple fut détruit, de lire le très beau roman «La guerre de Judée » de Lion Feuchtwanger (auteur également du « Juif Suss », un chef-d’oeuvre à la réputation hélas dénaturée par sa trompeuse adaptation cinématographique).

Le lecteur y trouvera Titus et Bérenice, qui n’appartenaient pas qu’à Jean Racine, Flavius Joseph, qui en est un personnage essentiel, mais aussi les chefs des factions qui se sont entre-tuées durant la siège de la ville, affaiblissant irrémédiablement la défense des judéens.

Le plus récent appel à refuser pour cela la haine gratuite vient d’être lancé par le grand rabbin Gilles Bernheim. Ainsi écrit-il à juste titre :« Que chacun fasse attention à ce qu’il publie.

Je ne suis pas étonné, mais je ne peux que constater avec effroi la violence des messages qui circulent en ce moment dans notre communauté. De fausses informations sont relayées sans la moindre vérification ».

Il est vrai que jamais l’ambiance n’a été aussi délétère dans les débats, si on peut encore parler de débats, inhérents à la vie communautaire. La diffamation et l’insulte font florès.

On soupçonne pour certains les juifs qui ne pensent pas comme soi d’être des « antisémites » (sic) et pour d’autres, moins nombreux et moins virulents cependant, les juifs qui ne se démarquent pas de Benjamin Netanhyaou d’être tous d’extrême-droite (sans pour autant diffuser on ne sait quelle fausse rumeur infondée!).

La raison sombre, comme presque toujours la haine prend sa place. On ne peut donc, dans cette triste situation, que se réjouir qu’un grand rabbin remette les pendules à l’heure en rappelant les enseignements fondamentaux du judaïsme.

Hélas, que nenni, nous n’avions rien compris ! Gilles Bernheim ne s’adressait pas du tout à toutes et tous pour faire cesser insultes et calomnies et rétablir le shalom dans la communauté des enfants d’Israël.

Il s’empresse en effet d’ajouter, au contraire, en guise d’explication : « Certains publient des messages d’une rare violence et haineux contre le Premier Ministre de l’Etat d’Israël et son gouvernement. » CQFD.

Ainsi donc le grand rabbin ne renvoie-t-il pas toutes les parties et tous les individus à leurs responsabilité en cette période de Ticha Be Av, mais publie-t-il un simple tract électoral.

Gilles Berheim a le droit légitime d’avoir les opinions qu’il veut – encore qu’il serait bon de ne pas ostensiblement se parer de son titre de grand rabbin, avec l’autorité censée l’accompagner, pour les faire prévaloir.

On lui accordera même le droit, après avoir inventé des messages qui n’existaient pas et ignoré dans le même temps ce qui se déverse de nauséabond sur des réseaux dits bien improprement sociaux, de porter un regard empreint d’originalité sur les « débats » actuels pour décider que les sites francophones effectivement d’extrême-droite ne sont que chants d’amour et que les analystes qui discutent, à tort ou à raison, là n’est pas la question, les actions politiques du Premier Ministre israélien sont des propagateurs de haine même quand ils s’en tiennent aux seuls faits sans injurier personne.

On ne lui fera pas plus remarquer que dans un régime démocratique la critique en des termes factuels du gouvernant n’est pas nécessairement assimilable à de la haine, la seule démocratie de la région, comme on aime à la vanter, n’ayant pas, par essence, la même culture que la Corée du nord, qui est, elle, dirigée par un astre glorieux.

Par magnanimité, on ne remarquera même pas que, sous réserve d’inventaire, on n’a pas en mémoire une dénonciation par le grand rabbin Bernheim il y a vingt ans des manifestations auxquelles participait l’actuel premier ministre israélien, dans lesquelles fleurissaient des pancartes appelant (avec succès, comme l’on sait) à l’assassinat du premier ministre d’alors, pas plus qu’on n’a entendu parler, toujours au nom du refus de la haine gratuite, d’un appel de l’auteur des quelques lignes susmentionnées à cesser le lynchage de madame Liliana Vana, coupable d’avoir revendiqué, en tant que femme orthodoxe, une avancée des droits des femmes dans son courant du judaïsme.

En revanche, on se permettra, avec tout le respect que l’on doit à un ancien grand rabbin de France, de lui signifier que son appel aurait gagné en crédibilité s’il ne s’était pas voulu partisan, mais avait vraiment cherché à combattre la haine gratuite partout où elle se manifeste dans la communauté.

Cette question est en effet centrale dans l’éthique juive. Elle est aussi l’une des plus difficiles. Nous savons bien que si le respect des commandements attachés au début du mois d’Av réclame beaucoup de discipline, celui du refus de la haine gratuite exige plus encore des pratiquants. Chacun d’entre nous suit le mouvement naturel de penser que ses contradicteurs se trompent.

De là à penser que celui qui se trompe est animé de mauvaises intentions et qu’il est donc normal de le détester, le pas se trouve souvent vite franchi, surtout dans le climat d’angoisse où vit la communauté juive de France depuis quelques années, qui n’invite pas à la sérénité.

Le refus de la haine gratuite ne peut cependant pas être une option : à quoi servirait de ne pas manger de viande ni recourir à tout ce qui est interdit en souvenir du temple si nous reproduisions dans le même temps les fautes qui ont conduit à sa chute ?

Entrer dans l’esprit de Ticha be Av ou entretenir, par paresse du caractère ou par excès de passion, une haine gratuite, devenue de la sorte inextinguible, voilà bien le choix clair et net net qui s’impose à nous en ces jours de retour collectif sur nous-mêmes.

L’enjeu est de taille : dominer ses pulsions au nom d’une éthique (ce qui résume la démarche du judaïsme), cela ouvrirait la voie, au moins pendant ces quelques jours, à une vie communautaire faite de la découverte des uns par les autres grâce à l’écoute et la compréhension.

Gageons que si nous y parvenions nous n’aurions plus envie d’y renoncer dès le jour du 10 av. Parions aussi que cette vie sociale juive réussie influencerait favorablement les relations de chaque juif avec ses concitoyens non-juifs.

Ce serait un exemple pour tous, quelle que soit sa religion. Etre une nation sainte et un peuple de prêtres, ne serait-ce pas, en fin de compte, comprendre ce à quoi nous convoquent ces jours de réflexion précédant Ticha Be Av ?