Je parle aujourd’hui pour ceux qui n’ont pas accès à la culture, qui n’ont pas de pouvoir économique, qui subissent des injustices en silence, qui doivent aller travailler tous les matins sans conviction, qui traînent leur lassitude, qui n’arrivent pas à laisser leur empreinte là où ils passent. Je parle aujourd’hui pour les petits, ceux qui ne comptent pas, qui sont parfois transparents, qui ne peuvent pas décider de leur sort, qui n’arrivent pas à sortir de leur condition et qui semblent figés dans leur déterminisme.

Pour tous ceux qui ne laissent pas libre cours à leurs émotions et qui ne font pas confiance à leur jugement. Qui sont bafoués dans leurs pensées les plus profondes et qui manquent de courage pour se rebeller.

Je pense à ceux qui lisent en permanence la vie des gens célèbres et qui ne s’intéressent pas suffisamment à leur propre vie. Qui regardent le match sans y participer. Qui pensent que ce n’est pas pour eux, que la réussite se mérite, qu’ils sont hors jeu, qu’ils ne sont pas assez bien nés pour y prétendre, qu’ils n’y arriveront pas.

Je pense à ces milliers de personnes qui sont privées de moyen de locomotion et ne peuvent même pas se rendre à un entretien d’embauche, qui doivent réfléchir à une organisation savante pour faire garder leurs petits une heure de temps. Je pense aux démunis, aux faibles, aux fragiles, à ceux qui n’ont pas confiance en eux, à ceux qui ont sous-traité leur pensée à d’autres sachants plus respectables.

Je pense à tous ceux qui subissent et ne réagissent pas. Dont le cours des choses dépend du bon vouloir d’une seule personne. Qui n’ont pas les moyens d’espérer plus ou mieux.

Et je dois dire que je pense d’autant plus à eux que vivre une alya nous met, de manière passagère ou chronique, dans une situation de vulnérabilité. D’inconfort. Avoir besoin des autres, s’en remettre à ceux qui parlent, qui connaissent, qui ont déjà fait, déjà vu, à ceux qui ont des relations. S’en remettre à tous ceux que j’étais avant, mais ailleurs. S’anesthésier jusqu’à ce que cet état de vulnérabilité se dissipe. Le temps que ça aille mieux. Le temps qu’on soit à l’étape d’après. A celle qui tient tout l’édifice. A celle qui parait lointaine, difficile, inaccessible.

Je suis une immigrée. Je préfère être une immigrante. Je ne suis pas statique. Je ne suis même plus la même qu’hier. La vie s’écoule avec une telle intensité que chaque jour est un chapitre en soi. Je vis des injustices comme les autres. Je me défends moins bien qu’à mon accoutumée. Je n’ai pas les codes. La colère monte en moi mais reste coincée dans la gorge. Les mots n’ont aucune puissance de frappe. Ils s’échouent lentement comme l’écume sur la plage.

J’ai la rage. Je ressens dans mon corps l’injustice. L’injustice me rend tout à tour bavarde en Français et muette en hébreu. Je suis schizophrène. Je passe de la force à la faiblesse en une seconde. Je me résigne. Et je sais qu’ici, je suis tout pour moi. Les choses ne vont pas d’elles-mêmes. Je suis à la merci des rencontres, des jugements, je suis une brindille qui se lève ou se courbe avec tant de facilité. Le doute est permanent et il faut s’en remettre aux autres pour connaitre sa vraie valeur. Une conversation me rend super puissante, une critique me met à terre. Ma valeur varie au gré des heures et des jours.

L’alya fait voyager à travers des émotions qui semblaient étrangères à nous. J’avais oublié que j’étais capable de tant de colère et de révolte. Ce cri intérieur a quelque chose d’animal qui s’était polissé avec le temps. Je l’avais travesti avec les bonnes manières à la Française. Je l’avais tout simplement sorti du champ des possibles. Vous comprenez, il y a des choses qui ne se font pas.

L’alya est une leçon d’humilité permanente. Elle rappelle à l’ordre ceux qui se croyaient arrivés, elle rebat les cartes pour ceux qui se pensaient foutus. Elle teste sur de nouveaux critères et crée de nouvelles règles du jeu qu’il faut apprendre aussi vite que le reste.

Pire que l’injustice, j’ai trouvé ce qui me révolte: la bêtise. L’étroitesse d’esprit. Des traits de caractère à l’opposé de ceux requis pour les nouveaux immigrants. Je ne peux plus revenir en arrière, j’ai trop ouvert mon champ pour accepter cette petitesse. C’est le paradoxe. J’ai la rage. Je sens la révolte.

J’utilise toute ma palette d’émotions ici. J’ai besoin de tout. En France, mon souvenir me fait dire que c’était mon cerveau le maître. Ici, ce sont mes émotions qui me guident. Ici, tout le monde perd le contrôle, même les rationnels et les arrivés. Il faut utiliser son intuition, il faut éprouver, se laisser porter et lâcher prise.

J’avais oublié que mon esprit de révolte était si vivace.  La rage qui vous prend au ventre et vous retourne. La rage… Un mot si Français pour un sentiment si israélien. La rage de réussir des nouveaux immigrants, la rage des petits pour montrer qu’ils deviendront grands, la rage pour être dedans et ne plus être au bord. La rage de ceux qui doivent faire leurs preuves chaque jour face à ceux qui répètent en boucle la même petite chanson.