Simone Luzzato et son Discorso…

Bær analyse ensuite l’écrit de Simone Luzzato, intitulé Discorso circa il stato de gl’Hebrei (Venise, 1638) qui poursuit avec d’autres arguments les mêmes objectifs qu’ibn Verga. L’écrivain italien avait écrit son plaidoyer afin de prouver à la cité des Doges que les juifs étaient de bons citoyens, utiles à leur pays. Outre sa grande érudition traditionnelle, Luzzato fait montre, dans cette œuvre, d’une grande familiarité avec les écrits politiques de son temps. C’est probablement cette formation politique qui lui permet d’aborder le problème de l’exil des juifs d’un point de vue économique.

La démonstration de l’auteur est claire: pour que le commerce soit florissant il faut qu’il y ait des juifs; partant, leur présence s’impose. Ceux qui les rejettent se privent injustement de toute prospérité économique. Dans l’Europe mercantile du XVIIe siècle, l’argument n’etait pas dépourvu d’une certain poids. Et Luzzato insistait sur l’absence de danger politique de la part des juifs: ils ne pouvaient pas acquérir de biens fonciers ni expatrier leurs capitaux car ils n’ont pas d’Etat: où seraient-il donc en parfaite sécurité sinon dans leur pays d’origine? Luzzato invoque le célèbre exemple de Joseph, l’ancien esclave affranchi, qui fit la prospérité de l’Egypte et dont le monarque n’avait rien à craindre puisque son poids politique était infime.

Conscient des critiques de la société chrétienne à l’encontre des juifs, Luzzato explique que le don du commerce n’est pas congénital chez les juifs; ce sont les conditions de vie en diaspora qui en firent le métier de prédilection des juifs. Ne pouvant acquérir aucun titre foncier ils durent se contenter de prêter et d’emprunter de l’argent. Dispersés sur toute la surface de la terre, ils surent mettre à profit leurs relations internationales pour développer leurs activités commerciales: quel homme de bonne foi pourrait bien leur en faire reproche? Partant, c’est la vie en exil qui a contraint les juifs à jeter leur dévolu sur le commerce.

Quelle est, dans ce cas, la réelle nature des juifs, ou leur essence ?

Luzzato s’applique à en donner une description sans concession. Nous sommes, écrit-il, une nation composée d’hommes assez faibles, incapables  de prendre la moindre décision politique, constamment préoccupés par une foule d’intérêts particuliers et ayant entièrement perdu de vue l’intérêt général. Les juifs sont tellement attachés au passé qu’ils en oublient qu’ils ont aussi un avenir; ils s’attachent scrupuleusement à des pratiques ancestrales, parfois même jusqu’à l’excès, du moins au jugement des étrangers et négligent presque entièrement les science et l’apprentissage des langues.

Mais ils n’ont pas que des défauts: ils font preuve d’une admirable fidélité à leurs traditions, ils maintiennent une unité religieuse presque parfaite en dépit des disparités régionales et des distances; leur résistance stoïque aux persécutions leur vaut l’admiration secrète mais réelle de leurs bourreaux tandis que leur connaissance des textes sacrés est absolument incontestable. Ils font preuve d’une solidarité sans faille envers leurs coreligionnaires provenant des contrées les plus lointaines, se soumettent aux règles de l’éthique et ont des mœurs irréprochables. Ils ne sont nullement disposés à se lancer dans des réformes religieuses ni à fomenter des troubles politiques.

Enfin, ajoute l’auteur, les derniers soulèvements des juifs remontent à l’époque de Trajan! Aucun juif n’est effleuré par l’idée  de propager sa foi tant il est absorbé par les insurmontables difficultés de sa vie quotidienne. Par ailleurs, les juifs observent une règle sacro-sainte: ne jamais s’immiscer dans les affaires politiques des princes qui les gouvernent.

Comment s’explique alors le maintien du judaïsme? Toutes les autres nations, écrit Luzzato, connaissent la décadence après avoir atteint le niveau le plus élevé de leur développement. Elles finissent par disparaître en fusionnant avec d’autre groupes humains et ne subsistent que très partiellement.  Le peuple juif aurait dû, lui aussi, disparaître; pour des raisons connues d’elle seule, la Providence a voulu qu’il subsistât et que son essence intrinsèque fût préservée.

La formation historico-politique de Luzzato lui permet de faire maintes comparaisons avec d’autres peuples ou d’autres civilisations: les Grecs, par exemple, ont connu une défaite politique qui ne s’est pas accompagnée d’une ruine spirituelle. Les valeurs qu’ils incarnaient furent reprises par leurs conquérants, ce qui ne fut guère le cas du judaïsme dont l’essence fut constamment niée par le christianisme. Luzzato développe la comparaison suivante: si le fragment d’une statue de Lysippe ou de Phidias vaut encore quelque chose, alors les restes des vieux Hébreux ne sauraient être dépourvus de toute valeur, malgré la marque d’une longue captivité et de si terribles épreuves.

La Galut ne revêt pas de signification particulière aux yeux de Luzzato; elle est entièrement négative et entraîne l’absence de toute liberté politique. Il en allait tout autrement pour le marrane portugais Samuel Usque qui publia un ouvrage sur La consolation d’Israël. Pour l’auteur, la Providence n’est jamais entièrement absente de l’histoire d’Israël.

L’Histoire elle-même est une succession de péchés et d’expiations.

Les épreuves qui s’abattent sur Israël contribuent à sa purification mais Dieu ne manquera pas de tirer vengeance de ceux qui persécutent son peuple. Mais plus on avilit les juifs ici-bas et plus leur mérite croît auprès du Tout-Puissant. Les souffrances endurées par Israël en Espagne et au Portugal marquent le terme du processus historique. Dieu se venge des persécuteurs de son peuple en suscitant des guerres fratricides entre les Italiens d’une part et les Turcs et les Allemands d’autre part. L’Espagne, considérée comme l’un des confins de la terre, a déjà commencé à rendre ses exilés à la Terre sainte dont les plaines et les vallées retentiront bientôt des chants du retour: la résurrection et l’avènement messianique marqueront la fin de l’Histoire universelle.

Bær évoque ensuite les Marranes en général et le cas de Manassé ben Israël en particulier qui plaida le retour des juifs en Angleterre; il fallait, disait-il, que ce pays prît la place de l’Espagne qui ne faisait plus figure de “confin de la terre” [ketsé ha-aréts]. En admettant les juifs dans son pays Cromwell se ferait, en quelque sorte, le docile instrument de la providence divine qui avait décrété que les juifs devaient être disséminés sur  toute   la surface de la terre… Mais même pour Manassé l’exil ne s’expliquait que par une série de malheurs politiques.

Bær (1882-1980) n’accorde pas à la période moderne de substantiels développements au motif que le thème de la galut ne se retrouve plus que dans certaines sources peu sensibles au combat en faveur de l’Emancipation. Mais ce qui frappe le plus, c’est la conscience d’un historien contemporain de l’extermination des juifs et pour lequel un bilan négatif s’impose au sujet de deux millénaires d’histoire intellectuelle judéo-européenne.

Perspectives…

A l’évidence, l’exil a rénové de fond en comble le judaïsme sous tous ses aspects, au point que l’on peut se demander si le judaïsme de l’exil, donc bimillénaire, n’est pas un judaïsme d’accident et non un judaïsme d’essence, pour parler comme Aristote qui opposait la substance aux accidents. Quelle eût été l’essence du judaïsme si l’exil n’avait pas existé, n’avait pas disloqué la continuité historique du judaïsme en tant que phénomène religieux, politique et social ?

Toutes ces lois visant à la préservation, à la survie plus qu’au développement harmonieux et naturel de la religion d’Israël, n’auraient probablement jamais vu le jour… Un penseur de l’époque la Renaissance mais qui pensait encore dans des catégories mentales héritées du Moyen Age, le célèbre Maharal de Prague, donna à un recueil de sermons le titre de Bé’ér ha-Gola, le Puits de l’exil. Intelligemment, il a suggéré de faire d’une terrible et longue épreuve une force.

La question qui demeure posée est néanmoins celle-ci : est-ce que l’exil n’a pas irrémédiablement déformé le judaïsme ? Avons nous vraiment hérité du judaïsme de nos ancêtres ? Le Pentateuque, tel que transmis par le couple Esdras-Néhémie, n’aurait peut-être pas comporté certains passages, l’identité juive ou judéenne n’aurait pas été celle que nous avons, sans l’expérience terrifiantes de l’exil. Je crois que l’identité juive et l’essence du judaïsme en furent profondément transformées : souvenons nous des divorces forcés provoqués par Esdras et Néhémie afin de restructurer et édifier une identité juive qui s’est posée en s’opposant, afin de résister à l’assimilation.

Mais cet exil qui s’est prolongé a aussi provoqué un enlisement, un enkystement dans une attitude conservatrice dont la préoccupation majeure fut de sauver l’héritage du passé plus que d’affronter l’avenir avec confiance et sérénité. Cette fracture dans l’histoire juive a laissé des traces profondes.

Pouvons nous considérer que la renaissance politique de l’Etat d’Israël est la solution ? Cela prendra du temps, mais indéniablement oui. L’existence juive est absolument normale en terre d’Israël. Il suffit de passer un chabbat ou les fêtes juives en Israël pour s’en convaincre.

Mais est ce que le sionisme a sonné le glas de la galout, cela est une autre affaire. L’avenir nous le dira. Mais il a incontestablement ramené la souveraineté juive sur un pays juif et rapproché l’existence juive de la normalité. Si l’on peut dire…

FIN