La mystique juive : le Zohar et la kabbale lourianique :

Un thème aussi central que l’exil, la galout (en araméen : gaoutah) ne pouvait laisser la mystique juive indifférente, tant la vieille kabbale espagnole, milieu producteur du Zohar, que celle, postérieure à l’expulsion d’Espagne et qui porte le nom de son fondateur, Isaac Louria. La kabbale lourianique.

Dans un texte passé dans la liturgie juive, surtout séfarade, et intitulé Patah Eliyahou we-amar (le prophète Elie introduisit son propos en ces termes) il est dit que tant que le peuple d’Israël vit en exil, la présence divine (Shekhintah, en araméen) connaît, elle aussi, les affres de l’exil. C’est-à-dire qu’elle subit les mêmes dérèglements, les mêmes avanies, les mêmes souffrances que le peuple. On veut dire par là que la co-extensivité d’Israël et de Dieu fait que lorsque l’un traverse une période trouble ou de dysfonctionnement, l’autre s’en ressent lui aussi. Il est vrai que le Zohar affirme aussi que trois choses sont intimement liées l’une à l’autre : le Saint béni soit-il, la Tora et Israël… Or, l’exil transforme la vie d’Israël et donc les lois de la Tora. Tant qu’il perdure, même la vie intime de la divinité (l’univers séfirotique) est troublée.

La kabbale lourianique accorde à l’exil une place encore plus centrale, en raison même de l’exil que cette communauté d’Espagne venait de subir quelques années plus tôt. La kabbale lourianique s’articule autour des trois thèmes suivants :

a) L’auto-contraction (tsimtsum) de la divinité qui se recroqueville sur elle-même pour libérer un espace primordial où le monde pourra prendre place. Ce thème du retrait de la divinité est évidemment une préfiguration ou une typologie de l’exil, de l’expulsion des juifs d’Espagne : de même que le peuple d’Israël est arraché au pays qui lui a servi de pays durant des siècles, ainsi Dieu lui-même est contraint de s’exiler, de se retirer…

b) Le bris des vases (shevirat ha-kélim) : lorsque Dieu se replie sur lui-même pour permettre au monde d’exister, cet univers nécessite un flux vivifiant lui permettant de persister dans l’être. C’est évidemment un symbole phallique que Louria utilise ici : le monde est comparé à un vase, à un réceptacle où se déverse l’influx divin, un peu comme le mâle féconde la femelle en y plaçant sa semence.

Mais comme le flux divin est trop puissant pour être contenu dans des réceptacles terrestres, ceux-ci rompent sous l’effet de la puissance divine. D’où cette notion de catastrophe cosmique, de naufrage, qui rappelle, lui aussi, une sorte d’exil. Car ces parcelles de lumières divine (on passe du symbolisme sexuel au symbolisme lumineux) ne sont plus à leur place, elles errent dans un univers de ténèbres qu’est l’exil. Ce qui amorce la troisième phase

c) La restauration de l’harmonie cosmique (tikkun) : dans un univers d’où Dieu est absent et où ses parcelles de lumière errent à la suite d’un grave accident à l’échelle cosmique, il incombe aux hommes de foi de restaurer l’harmonie universelle d’avant la création. En quoi faisant ? Eh bien, l’orant juif, en priant et en récitant ses oraisons avec sa foi kabbalistique, contribue à ramener les parcelles de lumières vers leur région supérieure qu’elles n’auraient jamais dû quitter… Cette opération doit se poursuivre jusqu’à la rédemption finale, c’est-à-dire l’époque messianique qui doit marquer la fin de l’exil.

Un essai classique sur la notion d’exil, le livre GALOUTH de Fritz I. Baer

Lorsque Baer écrivit son opuscule allemand sur la créativité de l’exil, il se trouvait tout comme Scholem à Jérusalem. Ce texte, originellement paru en langue allemande en l’année 1936, se voulait à la fois un acte de foi et un cri d’alarme. Sa valeur documentaire pour tout exposé futur sur l’historiographie juive est cruciale.

Ecrire sur l’histoire juive et singulièrement sur sa longue période médiévale, à une époque où les Nationaux-Socialistes étaient au pouvoir et que les lois raciales de Nuremberg avaient été promulguées, implique plus qu’une simple présentation historique. On note les paradoxes productifs de cette petite œuvre de Baer : spécialiste du judaïsme d’Espagne, donc du monde séfarade, cet éminente historien émigré en Terre sainte, cite en exemple , à ses coreligionnaires d’Allemagne,  un judaïsme qui, tout comme le leur, mais près d’un demi millénaire auparavant, avait, au sommet de sa gloire, fait naufrage : il s’était brisé sur les écueils inévitables de l’antisémitisme.

Mais parallèlement à son admiration pour ce judaïsme qui produisit Maïmonide, Nahmanide Gersonide et Moïse de Léon, Hasday Crescas et tant d’autres, Baer n’hésite pas à critiquer l’attitude de ceux qui se sont en quelque sorte, accommodés de l’exil, thème central de ce petit livre : en somme c’est cette Galout qui a généré la Gola, la diaspora, responsable du creusement de l’âme juive en exil.

Une époque matricielle pour le judaïsme

Loin d’avoir été une époque matricielle pour le judaïsme, ce long et insupportable exil n’aura été, aux yeux de l’auteur, qu’une longue série d’occasions manquées, de rendez-vous -sans cesse repoussés- des juifs avec la terre d’Israël. On ne partagera pas toutes les thèses du grand historien mort en 1980, à l’âge de 92 ans ; mais comment ne pas célébrer ses excellentes études qui vont du judaïsme du second Temple à l’arrière-plan socio-politique du Zohar ?

Enfin, il y a cette probité intellectuelle qui sous-tend certaines déclarations, étonnantes sous sa plume : le caractère en définitive énigmatique de l’histoire juive, la seule à supporter aussi une interprétation purement théologico-religieuse… En d’autres termes une histoire que Dieu aurait sous sa coupe. C’est presque un lointain écho de la thèse de Nahman Krochmal qui écrivait dans son Guide des égarés de notre temps (Moreh Nebukhé ha-Zerman)  que tous les peuples –à l’exception du peuple d‘Israël-  connaissaient le déclin après l’apogée. Israël poursuit, lui, sa trajectoire qui, sans cesse, le rapproche de Dieu…