Remarques préliminaires

Mon propos n’est pas de traiter la question de l’exil sous l’angle politique, notamment développant une sorte de tension dialectique entre l’Etat d’Israël, d’une part, et la Gola devenue diaspora, d’autre part. C’est un aspect important, certes, et peut-être même y reviendrons nous. Mon propos est de nature philosophique et historico-critique. Il cherche à voir l’impact de l’exil dans le penser et le vécu d’Israël, son influence à travers les âges et la vie dans un judaïsme apatride pendant près de deux millénaires. De cet aspect de la question fait partie une problématique non négligeable : pendant ce long exil, les juifs se sont conduits comme une simple communauté religieuse (eine Religionsgemeinschaft) ou comme une authentique communauté nationale (un peuple, eine Volksgemeinschaft) .

L’exil est inséparable de l’imaginaire, du penser et du vécu des juifs. Si l’on en croit les récits bibliques, eux-mêmes pétris des affres de l’exil puisqu’ils furent rédigés presque tous à cette période là, cette expérience d’être extirpé, chassé de chez soi (toujours en expiation de péchés commis à l‘encontre des préceptes divins) est un peu le frère jumeau de l’histoire. A l’instar de l’antisémitisme, comme le rappelait le célèbre historien allemand de la Rome ancienne, Théodore Mommsen.

Le thème de l’exil dans la Bible et la tradition orale.

Quand les anciens historiographes hébreux se mirent à écrire leur histoire et qu’ils établirent leur origine généalogique, notamment en posant le prologue patriarcal (Abraham Isaac et Jacob), ils mentionnèrent immédiatement la promesse faite à Abraham : ses descendants seraient retenus en esclavage pendant un certain temps en Egypte avant de prendre possession de la Terre promise. La graine de l’exil est déjà présente : aux origines même de l’ancien Israël, l’une des composantes de son avenir se trouve être l’exil.

Et si l’on voulait remonter encore plus haut, c’est-à-dire aux origines de l’humanité, telles que la Bible se les figure, on pourrait signaler l’expulsion d’Adam et d’Eve du paradis, un processus qui se veut la forme archétypale de tout exil à venir.

La critique biblique nous enseigne que la mise par écrit des grands thèmes de l’histoire de l’ancien Israël (âge patriarcal, esclavage en Egypte, sortie d’Egypte, traversée du désert, conquête et installation en Terre promise) eut lieu peu avant -mais surtout pendant et après-l’exil et la chute du premier Temple (587-539). Il suffit de lire avec soin les chapitres de la Genèse ou ceux du Deutéronome, ou encore quelques chapitres du livre d’Ezéchiel (ch. 33), le prophète de l’exil, pour s’en convaincre. La pire des menaces brandies contre un peuple d’Israël, rebelle, insoumis et désobéissant aux préceptes divins, est toujours l’exil. Voir le chapitre 28 ; 49ss du Deutéronome.

Et ceci ne remonte pas à hier. En 734 déjà puis en 722 (date de la chute du royaume du nord, tombé finalement sous les coups des armées assyriennes et en 702-1 : c’est l’exil qui planait sur le peuple d’Israël et de Judée. Chez tous les prophètes, dans les livres historiques (Samuel, Rois, Chroniques), c’est la menace la plus grave, la plus inquiétante parce qu’elle risquait d’entraîner la disparition du peuple d’Israël et sa dissolution au sein d’autres ethnies.

La littérature talmudique, quant à elle, insiste sur l’aspect punitif de l’exil qu’elle lie indissolublement à la rédemption. La tradition ne cherche pas à accabler Israël ni à le désespérer, elle vise à le mettre en garde et l’inciter à persévérer dans le repentir afin d’ouvrir la voie à la rédemption finale. C’est ainsi qu’il faut interpréter cette légende hébraïque ancienne qui fait naître le Messie le jour même de la destruction du peuple… Il s’agit là d’une idée rabbinique profonde, mais accommodée à un public de gens simples : la défaite annonce de futures victoires, l’exil (galut) une rédemption durable (guéoula).

On se souvient de cet adage que développe (pur le rejeter) le chapitre 18 d’Ezéchiel : les pères ont mangé du verjus mais ce sont les dents des enfants qui en furent agacées (Avot achlou ha-bosser we-shinné ha-banim tikhéna. Le prophète Jérémie avait lui aussi mentionné ce dicton qui exprimait la colère du peuple : ce sont nos pères qui ont désobéi à Dieu, ils furent exilés, mais nous, qu’avons nous fait à Dieu pour qu’il nous mentionne en exil ? Et ces douloureuses interrogations remontent au moins au VIe siècle avant l’ère chrétienne…

Tant de choses, tant de comportements, d’attitudes et de réflexes n’eussent jamais existé au sein de la religion juive, si l’exil n’avait pas été imposé à Israël pour une Histoire aveugle ou par une providence divine qui manifestait ainsi sa main mise sur le devenir du peuple juif.

Problématiques liées à l’exil…

Sans se lancer dans je ne sais quel exercice de fiction historique, on peut se poser les questions suivantes :

1/ A quoi aurait ressemblé le judaïsme s’il n’avait pas été condamné à l’exil ? Aurait-on eu les livres du Lévitique, du Deutéronome, célèbres pour leurs codes de pureté, de sainteté et pour ce que certains nomment «le particularisme juif» ?

2/ Le judaïsme rabbinique, c’est-à-dire biblico-talmudique, aurait-il pris naissance avec ses innombrables interdits alimentaires et son endogamie stricte ?

3/  L’identité juive, telle qu’on la connaît depuis près de 2000 ans, serait elle la même aujourd’hui ?

On peut donc avancer sans risque de se tromper que l’exil a façonné l’identité et la vie du peuple d’Israël, lequel a passé plus de temps de son existence, à l’extérieur qu’à l’intérieur de ses frontières nationales. Et je ne parle même pas de toutes celles et de touts ceux qui ont contracté des unions maritales exogamiques et qui se retrouvent rejetés ou refusés par des institutions religieuses orthodoxes.

Quand on voit ce que le peuple juif a fourni comme effort intellectuel et spirituel durant sa longue histoire, on relève que seule la littérature biblique (et encore pas totalement) est née en terre d’Israël alors que l’immense majorité des œuvres hébraïques et juives (à commencer par le Talmud) a vu le jour en exil, dans la Gola.

Quelques idées sur l’exil.

Rares sont les auteurs et les penseurs qui ont considéré l’exil comme une bénédiction, un cadeau divin, même au plan dialectique, en arguant, par exemple, d’une mission monothéiste dévolue au peuple d’Israël ; même lorsque les juifs se seront, des siècles durant, attachés à leur pays d’accueil ou d’adoption, ils conserveront  une affection particulière pour la terre ancestrale. Chacun se souvient du vœu devenu presque rituel : l’an prochain à Jérusalem : ha-shana ha-ba’a bi-yrushalayim.

Juda-ha-Lévi (1075-1141) et Moïse Maimonide (1138-1204) sur la Galout

Voici deux penseurs juifs médiévaux absolument opposés quant à leur attitude face à la recherche philosophique et aux études scientifiques. Comment réagirent-ils à l’exil ? De la même manière, en priant pour qu’il prenne fin mais en reprenant à leur compte un vielle légende, de façon différente : à la chute du Temple, les païens pillèrent non seulement les richesses du Temple de Jérusalem, mais aussi les sciences et le savoir accumulés par les juifs anciens. Cette ancienne légende servit à Maimonide dans son Guide des égarés pour réhabiliter le statut de la philosophie et du savoir scientifique… Juda ha-Lévi, adversaire de la philosophie grecque, affirme que le roi Salomon, doté d’une sagesse proverbiale, n’a pas manqué d’inspirer Socrate et Platon…

Maimonide ne va pas aussi loin, mais il souligne avec force que la sagesse n’a jamais été étrangère à la mentalité hébraïque et cite les livres sapientiaux de la Bible ( Proverbes, Ecclésiaste, Psaumes, Job, etc…). L’exil a exercé une influence néfaste puisqu’il a tari cette tradition et a rendu Israël tributaire de la nation grecque en voulant se réapproprier un bien intellectuel qui faisait partie de son legs patrimonial depuis les origines. Un véritable mythe des origines…