Il s’agit d’un texte publié dans la revue Esprit, en 1968, en réponse à des voix qui s’étaient élevées pour s’étonner de cette soudaine solidarité des Juifs de France avec un État d’Israël menacé de destruction et sa population d’extermination en juin 1967.

Levinas qui faisait en quelque sorte, fonction d’autorité morale de la communauté juive de France, a pris la plume pour expliquer trois choses:

a) en clamant haut et fort leur solidarité avec leurs frères vivant dans l’État d’Israël, les Juifs français n’avaient nullement porté atteinte à leur sentiment patriotique ;

b) les Juifs ont toujours aimé la France, depuis la Révolution qui les avait émancipés en leur octroyant les droits civiques ;

c) l’État d’Israël est l’aboutissement, la concrétisation des promesses prophétiques.

Depuis la Révolution, rappelle Levinas, la Raison est allée de conquête en conquête, rien ne lui a résisté, rien ne s’est opposé à ses lumières bienfaisantes, sinon une seule chose qui semble avoir échappé à son acribie : caractériser de manière juste la conduite des Juifs français, en 1967. Et c’est pour rééquilibrer ce débat que Levinas a pris la parole.

Il pose d’emblée la question fondamentale : est-ce qu’en réagissant à un risque de destruction de l’État d’Israël et d’extermination de sa population, les Juifs français sont sortis du cadre national et ont fait montre d’un particularisme discutable, voire coupable ?

On sait qu’avant le déclenchement des hostilités, le chef de l’OLP de l’époque, Ahmed Choukeiri, déclarait depuis Beyrouth qu’après la guerre le problème juif n’existerait plus… Est ce qu’être français implique qu’on ne se déplace que dans une seule dimension ? Est-il encore nécessaire de rappeler publiquement les marques de fidélité et d’attachement des Juifs à la France ? Les fils d’Israël n’ont pas reculé même devant le sacrifice suprême quand l’intérêt supérieur de la patrie l’exigeait.

Les adversaires de la communauté juive s’étaient posé la question suivante : existe-t-il une nouvelle façon d’être juif en France depuis juin 1967 ? Non, point, répond Levinas, ne pas être d’accord avec la politique étrangère du gouvernement, ce n’est pas s’exclure de la communauté nationale. Déclarer sa sympathie agissante pour l’État juif en danger de mort n’est ni de la duplicité, ni de la clandestinité, ni surtout une trahison. Et d’ailleurs l’opposition des Juifs à la politique étrangère de la France au Proche Orient ne nuit nullement aux intérêts vitaux du pays. D’autres points, autrement plus importants, ont donné lieu à de graves désaccords.

Le régime démocratique de ce grand pays qu’est la France montre qu’elle est régulièrement exposée à des divers vents de l’esprit. Alors pourquoi interroge-t-on les Juifs en ces termes : inaugurez vous une nouvelle manière d’être français ? Ceux qui posent cette question, interroge Levinas, ont-ils une idée claire de ce qu’était l’ancienne manière d’être français ? Pour poser cette question, ils ignorent sûrement le caractère solennel par lequel les Juifs ont adhéré à la France.

Les Juifs se sentent concernés par tout ce qui se passe de fondamental dans le monde, du fait de leur statut de peuple élu, ils portent la responsabilité de l’humanité et de sa justice. Ils agissent à l’instar d’Abraham qui s’est senti responsable des deux villes pécheresses et a intercédé pour elles auprès de Dieu.

Fidèle à ses habitudes, Levinas cite un passage du midrash sur le livre de la Genèse qui nous apprend que là où reposent les ossements des patriarches, reposent aussi, dans la même crypte, les restes d’Adam, le premier homme. Levinas y voit un enseignement éthique : le prétendu particularisme juif n’est pas exclusif de tout universalisme. À preuve, la présence d’Adam aux côtés des patriarches, archétype de l’identité d’Israël.

L’humanité a une origine unique, c’est ainsi que les docteurs du Talmud expliquent que Dieu n’a créé le premier homme qu’à un seul exemplaire. S’il avait créé plusieurs Adam différents, certains de leurs descendants auraient prétendu descendre du premier Adam et non pas du troisième ou du cinquième… Ainsi, on coupait l’herbe sous le pied de toute théorie raciale ou raciste ! L’humanité n’a qu’une seule origine et tous ses membres sont strictement égaux devant Dieu. Le particularisme a des limites et s’accorde donc avec l’universel humain.

Si les Juifs ont opté pour la France, ce n’est pas par hasard mais bien en raison de ses idéaux gravés sur les frontispices de ses bâtiments officiels: Liberté, égalité, fraternité. Existe-t-il formule plus universaliste ?

Levinas, lui-même né hors des frontières de l’Hexagone, dans la lointaine Lituanie, rappelle l’attachement viscéral des Juifs d’Alsace à la mère-patrie en dépit de la défaite de 1870 et du rattachement de leur région au Reich ; il mentionne aussi le décret Crémieux qui fit des Juifs d’Algérie des citoyens français ayant les mêmes droits que tous leurs compatriotes ; et pour les Juifs d’Europe de l’Est, donc pour Levinas et les siens, la France est le pays où se réalisent les prophéties… En somme, La France représente la forme achevée de l’humanité…

C’est à cause de cette essence exceptionnelle de la France que les Juifs sont devenus aussi français que les prés sont verts et les arbres en fleurs. Mais cet attachement a subi une certaine évolution au cours de l’histoire et la proximité à Israël qui a pris une telle ampleur en juin 1967 n’est pas la cause mais la conséquence de cette évolution.

Tout ne s’est pas déroulé sous un ciel sans nuage. Levinas situe la première crise au moment de l’affaire Dreyfus, mais après bien des péripéties, la morale a fini par rejoindre la politique, donnant aux Juifs une raison supplémentaire d’être fiers d’être français. Levinas juge qu’il ne s’est pas agi d’une altération du sentiment patriotique, mais d’une nouvelle vigilance, d’une nouvelle attention portée au monde.

De manière assez inattendue, voire paradoxale, ces nouvelles inquiétudes favorisèrent les retrouvailles des Juifs français (Levinas aime bien dire : des Juifs d’Occident) avec leurs anciennes traditions religieuses.

Il serait d’ailleurs intéressant de comparer ces développements de Levinas, d’il y a cinquante ans, avec les réflexions de Pierre Nora sur le même sujet dans son dernier ouvrage, Recherches de France. Levinas qui a toujours appelé de ses vœux la mise en valeur du patrimoine religieux du judaïsme, à savoir le Talmud, décrit bien cette nouvelle prise de conscience : on commence à soupçonner en Occident que la culture religieuse juive n’est pas une théologie vide ou dépassée ou simplement un folklore. Et à cet endroit précis de son article, Levinas égratigne un peu La lettre ouverte aux Juifs de France de Roger Ikor qui, dit-il, s’obstine à nier l’existence d’une telle tradition.

Parlant en termes couverts de l’horrible massacre nazi des Juifs, et donc de ses parents et de ses frères restés en Lituanie, Levinas, use d’images parlantes, tant ce qui s’est passé est indicible, au-delà du langage ; cette brûlure au flanc, dit-il, et qui, fait penser à la Passion du Christ. Et pourtant le philosophe ne cède pas à l’indignation devant le silence de Dieu. Sa religiosité n’en est que plus forte : il évoque un passage du traité extra-talmudique Sota (La femme soupçonnée d’adultère) où les fidèles rendent grâce non pas de ce qu’ils ont reçu, mais du fait même de pouvoir rendre grâce… Quel peuple !

Sans expliquer l’une par l’autre, Levinas revient sur l’holocauste et sur la création de l’État d’Israël qui défie toutes les prévisions et ne se trouve conforté que par les promesses des prophètes. De tels événements, absolument imprévisibles, échappent à tout registre, à tout cadre et à toute catégorie. Ce sont les signes d’une élection ou d’une malédiction, et en tout cas d’un destin exceptionnel.

Une mystérieuse brûlure consume les héritiers au fond d’eux-mêmes : pourquoi ont-ils échappé à la mort ? Ont-ils eu tort de survivre ? Aucune génération n’a subi, comme eux, le sceau de l’épreuve suprême. Et la création de l’État d’Israël revêt quelque part un élément mystique absolument unique.

Mais il reste encore à Levinas à justifier une conséquence de cette guerre des Six jours : la montée en Israël de nombreux juifs français, désireux de partager le destin de leurs frères en Israël. Une ville comme Strasbourg où la religiosité juive a toujours été d’une grande ferveur, a vu une large partie de ses élites et de ses intellectuels partir pour Jérusalem. Est-ce un reniement ou une désertion ? Levinas nous l’assure : monter en Israël pour un Juif français, ce n’est pas changer de nationalité, c’est répondre à une vocation.

Vivre pleinement les choses, assumer l’Être intégralement n’a jamais été facile : être juif pleinement conscient, être chrétien pleinement conscient ou communiste pleinement conscient, c’est toujours se trouver en porte à faux dans l’être.