Stefan Zweig, un des écrivains les plus célèbres du 20ème siècle et dont on parle beaucoup en ce moment serait donc un inconnu ?

Il faut reconnaitre que malgré une oeuvre impressionnante, une documentation considérable un « mystère Zweig » plane autour de sa vie, sa mort, son oeuvre et sa personnalité. Sa familiarité avec le paradoxe, comme souvent chez les grands esprits, n’aide surement pas à lever les ambiguïtés.

Je me propose, dans une série de textes regroupés sous le titre générique de « lettre pour un inconnu », d’aborder les différentes facettes de la vie de Zweig qui font encore débat : Quel écrivain était il, ses rapports avec le judaïsme, le sionisme, la politique, les raisons de son suicide. Il y aura également une partie consacrée à un de ses chefs d’oeuvre, « Le monde d’hier » dans lequel on évoquera l’actualité de ses messages. Tout ça, bien sur, en essayant de ne pas ajouter à la confusion…

Ce premier article sera donc consacré à l’écrivain stricto sensu. L’essence de son écriture, les clés de son succès ou l’origine des débats autour de son oeuvre. L’analyse sera purement « technique » mais ne manquera pas de soulever des problèmes de fond qui seront étudiés dans les prochains articles. En d’autres termes nous parlerons ici de la forme et non du fond, du comment et non du pourquoi.

Le paradoxe surgit immédiatement : Il est qualifié par les uns d’auteur de romans de gare et rarement étudié dans les cercles universitaires. D’autres le considèrent comme le plus grand écrivain du 20ème siècle.

Comment donc expliquer ce grand écart ? Commençons par exposer les faits, car comme souvent, pour comprendre quelque chose il faut d’abord en connaitre l’histoire :

Stefan Zweig est né en 1881 et s’est très tôt destiné à l’écriture. La réussite, impressionnante, sera immédiatement au rendez-vous. En 1917, « Jérémie », une pièce de théâtre dont il n’espérait pas beaucoup connait une diffusion inattendue. Mais son premier grand succès sera « Amok », publié en 1922, qui se vend en quelques mois à 70 000 exemplaires. A partir de là ses livres alimenteront régulièrement la liste des meilleures ventes planétaires.

Cet engouement ne se démentira jamais et un siècle après ses débuts littéraires il demeure un des auteurs les plus lus. Il intègre ainsi le cercle restreint des auteurs connaissant un succès à la fois immédiat et pérenne.

Zweig étonne également par la diversité de son talent littéraire, qu’il décline sous toute les formes : poésies, pièces de théâtre, livrets d’opéra, romans, nouvelles et biographies. Si il a connu la réussite dans tous ces genres c’est bien sur dans les deux derniers qu’il excella. Ses lecteurs ne tariront pas d’éloges sur ses nouvelles, magnifiques études psychologiques, et ses biographies si captivantes de Fouché, Marie Antoinette ou Marie Stuart entre autres. Ses détracteurs lui reprocheront pourtant, et peut être avec raison, de ne jamais avoir mené à bien un ouvrage achevé dans le genre du roman qui aurait pu être le navire amiral de son oeuvre. Ce dandy aisé et surdoué n’avait peut être pas l’abnégation suffisante pour y parvenir.

Incontestablement, Zweig affiche deux des grands signes de succès : Le vote populaire et la pérennité du succès. Essayons d’en comprendre les raisons.

Zweig maitrisait trois qualités dont une seule un peu comme le « Dayenou » rituel de Pessah, aurait suffi à en faire un excellent écrivain. Le mélange de ces trois composantes en fera un écrivain d’exception.

Tout d’abord la capacité d’analyse des situations et des comportements. Stefan Zweig, impitoyable observateur, sait tout d’abord analyser la réalité physique jusque dans ses moindres détails. Puis, par des mécanismes qui demeurent mystérieux mais présents chez tous les grands auteurs, franchit la barrière du monde matériel pour pénétrer les composantes du psychisme humain et détecter les plus subtils traits de caractères. Comme si les réalités physiques et celles de l’âme se succédaient sur un même chemin, séparées par une barrière qui n’accepte de s’effacer que devant ces esprits d’exception, porteurs d’un sésame particulier.

C’est une des matières premières de l’écriture qui permet aux grands auteurs un jugement d’exception. Il appliquera de façon parfaite ce talent d’analyse dans ses nouvelles et biographies.

Zweig nous livre la seconde clé de son succès dans la biographie consacrée à Marie Stuart.

Il nous explique que les écrivains essaient tous d’imiter un même modèle mais que seuls les grands maitres y parviennent : ce modèle c’est la réalité. Infiniment simple à observer mais si complexe à reproduire. Il cite Shakespeare comme la référence absolue dans ce domaine.

Il est assez clair que lui même excellait pour restituer par les mots la réalité sous toutes ses formes. Mieux encore, sa plume donnera souvent l’impression, non pas d’écrire des mots sur une feuille mais d’y projeter une réalité en trois dimensions, dotant ces oeuvres d’une incomparable puissance narrative, jusqu’à donner au lecteur le sentiment d’être vraiment spectateur de la scène décrite.

Dans un autre de ses ouvrages, mon préféré, « Le monde d’hier », Zweig, dressant un bilan de sa vie et toujours modeste, s’interroge lui même sur son écriture. Sa conclusion nous révèle la troisième composante de sa réussite : la simplicité de son style. Il y avoue trouver son écriture lourde au premier jet et devait la retravailler pour l’épurer à l’extrême. Il parle de « condensation », de « chasse joyeuse au superflu » ou « d’élagage » en confiant que c’était la partie de son travail qu’il préférait.

Ce polissage du style lui permettra justement de restituer l’apparente simplicité de la réalité de façon naturelle. Comme souvent, art et efforts intensifs sont presque toujours inséparables. La simplicité finale semble évidente mais ne se livre qu’au pur talent et seulement après une cour acharnée, car il est très compliqué de faire simple et inversement.

L’intelligence supérieure peut s’accompagner d’une pensée complexe et difficile, alors que le génie, un peu paradoxalement, saura s’exprimer dans la simplicité.

Je voudrais illustrer ce concept en empruntant à Marcel Proust un épisode de « La recherche du temps perdu »:

Le personnage principal, qu’on désigne souvent sous le nom du « narrateur » est un admirateur éperdu de l’actrice la plus géniale de l’époque, « La Berma », qu’il désespère de voir sur scène car l’atmosphère poussiéreuse des théâtres est fortement déconseillée au jeune adolescent asthmatique.

Après avoir enfin obtenu l’autorisation d’assister à une représentation, il avoue sa déception tant le jeu de « La Berma » lui parait simple et si éloigné de la fabuleuse sophistication qu’il imaginait.

Tout d’abord troublé, il comprend vite que c’est justement dans cette simplicité que résidait l’art de la célèbre actrice : elle pouvait interpréter la réalité d’un personnage sans donner l’impression du moindre artifice car, objectif indépassable des gens de scène, elle devenait le personnage. Ce talent supérieur donnait une impression de naturel qui est toujours l’apanage des meilleurs.

Voila donc à mon sens ce qui fait de Zweig un écrivain d’exception : le mélange de ces trois qualités qu’il maitrisait à un degré proche de la perfection : l’analyse de la réalité des mondes physiques et des âmes, la capacité a restituer cette réalité grâce au naturel permis par la simplicité de son style.

Reste à répondre à la dernière question : pourquoi tant de controverses sur le talent d’un auteur si doué ?

On peut avancer plusieurs arguments dont aucun ne semble vraiment décisif.

Le style de vie de Zweig l’a surement pénalisé : riche, dandy, séducteur, doué, comblé par le succès, il donnait sans doute une impression de superficialité, renforcée par son rejet permanent de l’engagement politique. Son refus d’utiliser sa notoriété d’écrivain pour lutter contre le régime nazi et son livre, complaisant, sur le Brésil lui ont également valu de dures critiques dont la pertinence sera analysée dans les prochains articles.

La simplicité et la précision de son style, un peu comme dans l’épisode proustien de « La Berma », rendait certainement son talent plus difficile à détecter.

Mais il y a peut être plus. Quelquefois les artistes établissent avec leur public, par l’intermédiaire de leurs oeuvres, un dialogue d’inconscient à inconscient qui touche des vérités spirituelles, et provoquent un engouement qui dépasse le rationnel. « Le grand public » y est quelquefois bien plus plus sensible que « l’élite », souvent trop axée sur le classique ou le visible, et dont la réaction initiale est souvent négative.

Les exemples sont nombreux. Nous en citerons deux :

Proust, encore, dont le premier manuscrit fut refusé par Gide, qui le regrettera toute sa vie, et dont les prix littéraires, notamment le Goncourt, seront assez violemment contestés par l’ensemble des critiques, avant que son oeuvre ne connaisse un succès populaire ravageur qui réduira ses détracteurs au silence.

De même Carmen, démoli par la critique, dut surmonter un cinglant échec initial, dont Bizet ne se remit jamais, avant de devenir l’Opéra le plus célèbre monde.

Peut-être faut-il voir dans cette sensibilité aux domaines de l’inconscient une des raisons de la forte admiration de Zweig pour la personne et l’oeuvre de Sigmund Freud.

Alors comment qualifier Zweig, l’écrivain ? Chacun pourra juger. Mon choix se porte sur le mot suivant : « indispensable ». Il a tellement pénétré la culture du 20ème siècle qu’il serait difficile de l’imaginer sans lui. Voila ce dont je suis sûr…

La meilleure façon de se faire une opinion est, bien sur, de lire un ou plusieurs ouvrages de cet auteur. Je conseille fortement « Le monde d’hier », passionnante fresque historique de la deuxième moitié du 20ème siècle, et qui sera l’objet de la deuxième « lettre pour un inconnu ».