Il a fait très chaud durant toute la journée d’hier. Au milieu de la nuit, j’ai pu observer à la jumelle le thermomètre de la plage ; 22° vers quatre heures du matin. Ce vendredi, le long de la route vers la Mer morte, la chaleur a regagné en intensité.

Chaque fois que nous entreprenons ce voyage vers le site le plus bas au monde, par rapport au niveau de la mer, je suis plongé dans mes pensées. Nul autre paysage dans ce pays, celui de nos lointains ancêtres, n’évoque plus que celui-ci notre vieille histoire.

Ce paysage quasi lunaire avec des traces inimaginables de l’érosion éolienne ou autre, me rappelle toujours la saga abrahamique, ce personnage semi légendaire qui a fondé, sans le savoir vraiment, l’identité juive, même la nôtre, contemporaine.

Ernest Renan avait un peu raison de dire que le désert est monothéiste. Rien ne bouge, rien n’est à l’échelle humaine, l’homme, pour y survivre, doit vraiment s’atteler à la tâche. Pas une goutte d’eau, pas un brin d’herbe Rien, absolument rien. De temps en temps des camps de bédouins avec des chèvres faméliques qui tentent de brouter quelque chose. Parfois un chameau.

Mais nul être humain n’est visible : les bédouins se mettent à l’abri sous la tente, sirotent leur thé sirupeux et sont très économes de la moindre mobilité. C’est qu’il faudrait alors se réhydrater chaque fois et ici l’eau est une denrée rare.

Danielle tient à conduire, ce qui me permet de m’abîmer dans mes pensées. En 2011, j’avais fait paraitre aux éditions Ellipses à Paris un livre intitulé Abraham, un patriarche dans l’Histoire. Peut-être aurais-je dû, avant la rédaction finale, venir me ressourcer ici… Nul ne reste insensible en contemplant ce paysage, probablement unique au monde, par sa situation.

Le livre de la Genèse est l’un des plus complexes de la Bible hébraïque. Il contient cinquante chapitres et les chapitres 12 à 25 sont dévolus à la saga abrahamique. Après c’est la vie d’Isaac (notamment au chapitre 22 sa ligature) et de Jacob…

Mais la personnalité qui se dégage le plus et devient emblématique est bien celle de Joseph qui est traitée du chapitre 37 au chapitre 50, presque autant que son arrière-grand père le patriarche Abraham. Lequel connaissait ce territoire comme sa poche puisqu’il l’a sillonné de long en large, comme le note littéralement la Bible hébraïque.

Les montagnes défilent devant mes yeux et j’imagine Abraham sous sa tente, puis assis devant elle, accueillant les voyageurs ou les trois anges qui se font passer pour de paisibles caravaniers alors qu’ils ont pour mission de détruire les deux villes pécheresses, Sodome et Gomorrhe. Mais aussi de faire d’autres annonces, plus réjouissantes, notamment la naissance d’Isaac.

Les scripteurs du livre de la Genèse ont ressenti le besoin d’installer, pour ainsi dire, un patriarche, comme l’expliquait brillamment M. Albert de Pury. C’est peut-être ici l’authentique berceau de la religion d’Israël, une religion qui faisait ses premiers pas dans un environnement si oriental avec des nomades juchés sur des dromadaires, effectuant des transhumances suivant les saisons, suivis ou précédés de leurs troupeaux ; mais ces descriptions ne sont qu’une toile de fond, l’objectif des rédacteurs est de montrer que même Abraham, sans avoir reçu la Torah de Dieu, en appliquait déjà les commandements à la lettres.

Et le Talmud, fidèle à son habitude, amplifie encore plus cette fidélité et cette obéissance en soulignant que le patriarche était au fait même de la tradition orale, alors que celle-ci ne verra le jour que des siècles et des siècles plus tard. En effet, la critique biblique établit conjecturalement la vie d’Abraham vers 1850 avant notre ère.

Un panneau de signalisation interrompt mes réflexions : en caractères hébreux et arabes, il indique qu’il faut ralentir car il y a devant nous un barrage militaire. Et en effet, des soldats, plutôt jeunes et lourdement armés, montent la garde de manière débonnaire.

Sur le bas côté de la route est stationnée une jeep militaire hérissée d’antennes. Les soldats jettent un coup d’œil rapide mais c’est plus loin, quand on se rapproche de Eyn Boqéq que leurs camarades font ouvrir le coffre de la voiture.

La vision de ces deux jeunes gens et de cette jeune fille portant son fusil d’assaut en bandoulière me rappelle d’autres choses, et notamment la visite du président Donald Trump en Israël. La psychologie de ce peuple est largement déterminée par l’extérieur. Le point numéro un de la politique intérieure d’Israël, c’est la politique extérieure !

Seul un tel peuple pouvait faire au reste de l’humanité l’apostolat du messianisme. C’est la formule plus élaborée de l’idée populaire : demain, cela ira mieux : ihyé tov. Mais jamais hic et nunc.

Mais en dépit d’un état de guerre permanent depuis sa création si controversée mais légitime et absolument fondée, l’Etat d’Israël qui se proclame un Etat juif, est devenu l’une des premières puissances technologiques et militaires au monde. On le nomme la Start Up Nation.

Il est rare de trouver des appareils électroniques d’usage courant sans quelques composants découverts et commercialisés en Israël : dans les avions, les téléphones portables et tant d’autres instruments.

Et puis, il suffit de se concentrer sur la route goudronnée, bien signalée, avec des espaces de repos, des stations services, etc…

L’hostilité quasi générale n’a pas frappé d’immobilisme, n’a pas paralysé le génie créatif du peuple juif, tant ici qu’ailleurs. Il ne s’agit pas de déclarations d’ordre apologétique. Tous ceux qui s’acharnent à dénoncer Israël devraient plutôt l’imiter ou suivre ses conseils.

Le défunt premier ministre d’Israël, Itshaq Rabin avait jadis dans un très beau discours rendu hommage à la sagesse et à l’ingéniosité du peuple juif. Et il avait raison.

Mais je doute que la paix apparaisse de notre vivant. Voilà pourquoi les liturgistes juifs ont ajouté à l’invocation de l’avènement messianique la formule : bi-mehéra beyaménou, vite et de nos jours, de notre vivant… Cette redondance est voulue, intentionnelle.

Toujours cette course contre la montre du peuple juif, toujours cette temporalité qui sort du temps qui passe pour adhérer à l’éternité. Déjà le Talmud avait frappé deux formules que Heidegger aurait dû méditer en publiant en 1927 Sein und Zeit. IL s’agit de Hayyé Olam et Hayyé sha’a : l’éternité face au temps qui passe. La stabilité face à la fugacité.

Mais Danielle m’arrache à mes pensées en me disant que nous sommes arrivés à bon port. Encore un Shabbat au Herodes de Yam HaMelah avec tous ces plats marocains relevés et cette ambiance unique en son genre.

La moitié des nationalités du monde est ici représentée. Et surtout tous les maitres d’hôtel sont des bédouins, y compris le principal manager, mon ami Ismaïl…

(Prochaine lettre d’Israël VI : importer les conditions de vie parisienne en Israël)