« Le monde d’hier », certainement un des ouvrages majeurs de Stefan Zweig, est une magistrale fresque historique du monde de la première moitié du 20ème siècle que l’auteur nous fera parcourir en 3D grâce à son art de la description.

Il est bien sur émouvant de penser que cet ouvrage fut posté à l’éditeur la veille du suicide de l’auteur. Un testament, peut être, un héritage, aussi, mais pas une autobiographie.

Il est plus juste de parler de récit à prétexte autobiographique, où l’auteur joue plutôt un rôle de témoin, utilisant son cheminement personnel pour nous faire vivre les grands événements de son temps, sans jamais se donner le premier rôle. Le vrai héros du roman est ce monde de la première moitié du 20ème siècle, même si, bien sur, il est plein d’ enseignements sur la pensée et le positionnement de Stefan Zweig.

Mais au delà du brio et de la pertinence des thèmes abordés, ce livre possède une caractéristique inégalable : en effet, comme l’écrit l’auteur, aucun livre d’histoire ne peut expliquer le cours des événements si il ne prend pas en compte l’ingrédient majeur, souvent ignoré, qu’il appelle « l’air du temps ». Or cet « air du temps » imprègne ce récit, pas seulement à cause du talent narratif, mais parce qu’il a été écrit en direct de son époque et bien sur jamais retouché, du fait du suicide de l’auteur.

Pourquoi est-ce si important ? Tout simplement parce que c’est unique. Tous les ouvrages sur cette période sont disponibles sous forme de mémoires, ou écrits après la victoire des alliés. Même menés avec talent, tels « Mémoires de guerre » de Churchill, ou « La promesse de l’aube » de Romain Gary, ils sont inévitablement édulcorés et ne peuvent nous faire ressentir pleinement l’atmosphère de l’époque, un peu comme un commentaire en différé ne sera jamais semblable au direct. Pour le dire d’une autre façon, un livre renseigne autant sur l’époque ou il a été écrit que sur la période dont il traite.

Le ton de Zweig est donc bien plus réaliste que ce qu’on l’habitude de lire, car, et c’est important, il contient l’angoisse de l’époque.

En effet, le temps a gommé les aspérités et la victoire alliée semble aujourd’hui naturelle, surtout après l’entrée des USA et de l’URSS. C’est ignorer la vérité historique : les nazis ont longtemps été en position de gagner cette guerre et la victoire finale s’est joué à un fil. A chaque étape décisive, le sort a basculé du bon coté, quelquefois contre toute probabilité. La situation était elle donc si mauvaise début 1942 ? Non, elle était encore pire…

Le sort du monde, et celui du peuple juif, s’est joué à bien peu. Je voudrais l’illustrer par un exemple, qui permettra également de revenir sur un épisode, soigneusement effacé des livres d’histoire, mais qui revêt pour l’état d’Israël une portée symbolique considérable. Lisez attentivement le récit suivant : A l’époque, les nazis, et leurs alliés japonais, volant de succès en succès, semblaient invulnérables. Leur armée s’apprêtait à remporter la victoire en Afrique du nord ou l’armée anglaise était en mauvaise posture. Le coup de grâce devait arriver à El Alamein ou une défaite alliée aurait eu des conséquences fatales. Matériellement elle ouvrait aux nazis la route des champs pétroliers du Moyen-Orient, ce qui les auraient rendu invincibles, et spirituellement elle leur livrait Jérusalem avec des conséquences qu’on n’ose imaginer.

Une étonnante série de coups de pouce du destin en décida autrement. Mais la victoire alliée ne fut rendue possible que par l’héroïque résistance d’un bataillon de l’armée de la France libre de 3 700 hommes dont les 2/3 venus des colonies. Ces troupes avaient pour mission de retarder l’ennemi à Bir Hakeim, en Libye, point de passage obligé vers El Alamein. Contre toute attente les allemands butèrent 3 semaines sur cette poche de résistance. Le temps nécessaire pour que l’armée anglaise, mal en point, se remette en ordre de bataille. Cela figure dans tous les livres d’histoire mais un autre aspect est bien moins connu.

Les anglais avaient envoyé en renfort un groupe de 400 artificiers, sous équipés mais farouchement déterminés. Placés aux avant postes, ils étaient chargés de défendre l’accès terrestre au nord de Bir Hakeim. C’était un bataillon juif de Palestine (à l’époque c’était un pléonasme) sous les ordres du major Liebmann.

Le 25 mai l’armée allemande, avec son impressionnante puissance de feu, se présenta devant cette position, à priori bien légère, et, son commandant, ne sachant pas à qui il avait affaire, leur adressa un ultimatum exigeant leur reddition sous peine d’être immédiatement exterminés.

La réponse du major Liebmann fut toute aussi claire : nous sommes un bataillon juif de l’armée anglaise et nous vous combattrons jusqu’à la mort. Enragé, le général allemand lança pendant 3 semaines des vagues d’ assauts terrestres et aériens d’une violence terrifiante.

Mais le major Liebmann tint sa promesse, au prix de 3/4 de ses soldats. Jamais les chars allemands et italiens ne franchirent cette ligne de combattants, privés de tout, mais détruisant un nombre impressionnant de blindés grâce à des moyens de fortune. Les troupes terrestres de l’axe ne purent jamais atteindre Bir Hakeim, ouvrant ainsi la voie à la victoire alliée. Nul doute que les racines spirituelles de Tsahal se sont forgés dans ce genre d’événement. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Apres la victoire, le General Koenig, impressionné et conscient du rôle capital de ce bataillon, s’étonna de voir leur fanion, blanc bordé de bandes bleues et frappé de l’étoile de David, drapeau officiel palestinien de l’époque, être plié dans son étui. Le major Liebmann lui expliqua que les autorités anglaises n’autorisaient pas son déploiement.

La réaction du général français, choqué, fut aussi immédiate que brutale: il ordonna de monter ce fanion sur sa voiture, à une place équivalente à celle du drapeau français, et exigea de tous ses officiers et soldats un salut militaire à son passage. Ce fut, dans les sables du désert libyen, le premier hommage officiel au futur drapeau de l’état d’Israël. Egalement un geste d’une grande noblesse dont l’honneur rejaillit sur toute l’armée française.

Les retombées ne furent pas seulement honorifiques car la victoire du général Koenig décida également les alliés, jusque là réticents, à reconnaitre les forces de la France libre, ce qui permit plus tard à la France de figurer au rang des vainqueurs. Par une sorte d’application militaire de « l’effet de levier », ce groupe héroïque de 400 soldats juifs contribua à changer la face du monde.

Militaire intransigeant, le légendaire général ne sombra jamais dans la « realpolitik » et fit preuve toute sa vie d’une indéfectible amitié envers Israël.

Après El Alamein, les forces alliées ne connurent plus la défaite. Voila ce qu’en dit Churchill dans ses mémoires : « It may almost be said, before Alamein we never had a victory. After Alamein we never had a defeat… ».

Revenons maintenant au sujet principal. C’est donc dans cette atmosphère sombre, pré- El Alamein, que Zweig a rédigé « Le monde d’hier », témoignage unique, authentique et dramatique d’une époque ou tout menaçait de basculer.

A partir de la, Zweig va nous faire de Zweig, c’est-à-dire nous offrir, avec ce relief propre à son style, une passionnante et palpable description de ce monde d’hier, où les récits concrets alternent avec de brillantes analyses de fond.

Volontairement, au risque de sembler succinct, je ne ferai que lever un voile sur le contenu de ce livre, pour, comme on dit aujourd’hui, ne pas jouer les « spoiler »…

L’auteur commence par décrire la Vienne de son enfance, sommet de la culture européenne, où l’art, sous toutes ses formes, est partout aux avants postes. C’est la fameuse et mythique Vienne 1900, avec une concentration de talents rarement égalée.

On le critique pour avoir évoqué une Vienne trop idéale. C’est injuste : en effet, derrière l’aspect extérieur, impeccable il nous montre comment le vernis craquait, et pointe tous les signes annonciateur la chute de l’empire.

Il nous aide à comprendre l’éclosion des nouvelles forces politiques de l’époque, dont le combat sans merci nourrira tous les conflits à venir.

D’un coté, l’industrialisation entraine la naissance d’une classe ouvrière qui s’organisera pour permettre l’émergence du mouvement socialiste.
Parallèlement, cette même révolution industrielle ruinera nombre d’artisans traditionnels qui deviendront, eux, les soutiens des partis fascistes.

Ces deux blocs commencent alors une longue lutte et l’extrême droite, pour conquérir son électorat, aura recours à une méthode infaillible : désigner les juifs comme boucs émissaires.

Cela amènera à la mairie de Vienne Karl Lueger et son programme officiellement antisémite, seulement théorique à ses débuts mais qui ouvrit la voie aux thèses nazies.

Ensuite le jeune Zweig nous emmènera découvrir la planète. Nous visiterons avec lui tous les pays Européens, les USA et même l’Inde. Un voyage dans l’espace mais aussi dans le temps car il saura, comme d’habitude, nous restituer pour chaque nation l’atmosphère d’alors.

Il y fait beaucoup de rencontres et sait, à chaque fois, détecter les personnalités exceptionnelles, pas encore consacrées par l’histoire ou la célébrité. Le futur ne le démentira jamais.

Son premier contact avec Herzl est un morceau d’anthologie. Ses récits fourmillent d’anecdotes passionnantes sur les autres rencontres : Romain Rolland, Paul Valery, Verhaeren, Rathenau, Von Hofmannstahl, Strauss. Une mention spéciale pour une scène quasi-surnaturelle dans l’atelier de Rodin.

Puis vient le drame : la première guerre mondiale dont il dissèque les causes avec son discernement habituel et sa version n’est pas toujours conformes aux thèses actuelles. C’est un des intérêts majeurs de ce livre. Il réfute l’importance de l’attentat de Sarajevo. Il nous explique que l’héritier assassiné était détesté en Autriche. Il accorde un rôle plus important aux nationalismes, mais la vraie raison de cette guerre est ailleurs et il en revient à l’air du temps : de façon irrationnelle, dans un monde en paix depuis trop longtemps, les peuples et leurs dirigeants voulaient en découdre. Dans ses mémoires, Jabotinsky arrivera exactement aux mêmes conclusions. Cette volonté guerrière provoquera de nombreuses erreurs stratégiques.

Zweig insiste aussi sur la cynique manipulation des opinions publiques par des dirigeants inconscients qui amena au paroxysme de la haine entre les peuples.

A la fin de la guerre il nous décrit les crises et encore les manipulations qui poussent, inexorablement, les nazis au pouvoir. La aussi, son analyse sera substantiellement différente de l’histoire officielle.

Il nous montrera comment un monde a basculé, sans préavis, et comment des gens pensant avoir une situation bien établie, notamment les juifs, se retrouvent, en un temps très bref, exilés et sans ressources.

Mais au-delà de la narration historique, « Le monde d’hier » nous permettra également de mieux comprendre notre époque. En effet, la portée des analyses qui figurent dans cet ouvrage dépasse le cadre de la première moitié du 20ème siècle.

Directement, car il est certain que l’instabilité du monde actuel trouve des racines dans les décisions erronées des gouvernements après la première guerre et dans les années 30. Le meilleur exemple en est l’accord Sykes-Picot qui démantela l’empire Ottoman.

Plus indirectement, on ne pourra s’empêcher de trouver des similitudes entre l’enchainement des événements décrit par Stefan Zweig et ce dont nous sommes aujourd’hui témoin, laissant craindre que le « monde d’hier » ne devienne le « monde d’aujourd’hui ».

En conclusion, lisez ce livre et si vous l’avez déjà lu, relisez-le. Si vous l’avez déjà relu, alors prêtez le. Tout comme son auteur, il est indispensable…