Nous arrivons au terme de la série des cinq articles consacrée à Stefan Zweig. Pour mémoire, voici les thèmes des quatre textes précédents :

  • Stefan Zweig, l’écrivain.
  • « Le Monde d’hier », son ouvrage de référence.
  • Le judaïsme de Stefan Zweig.
  • Ses rapports avec la doctrine sioniste.

Le mystère ultime de la vie de l’écrivain, sa mort par suicide, constituera l’essentiel de ce dernier chapitre. Au-delà de la cohérence chronologique, la connaissance de la pensée de Zweig, et notamment du concept de « monde d’hier », acquise au cours des précédentes études permettra une meilleure compréhension du choix de cette option tragique.

Les raisons n’en sont toujours pas claires et cette question, conformément à la nature paradoxale de Zweig, est aussi simple que complexe.

Simple parce qu’il a laissé une lettre dans laquelle il se justifie. Complexe parce qu’aucune de ses explications ou des hypothèses élaborées par d’autres ne semblent aujourd’hui totalement convaincantes.

Il explique dans cette fameuse lettre que le monde dont il faisait partie, le fameux « Monde d’hier », basé sur la liberté, la stabilité, la culture et l’art de vivre d’une certaine Europe, qu’il assimilait, à tort ou à raison, au sommet du raffinement, avait à jamais disparu.

J’ai eu envie, cet été, d’essayer de concrétiser cette notion de « monde d’hier » en mettant le cap sur Vienne et Budapest, à la recherche des vestiges de l’ époque. Impressions de voyage :

Arrivé à Vienne, vous pourrez à première vue, éprouver l’illusion de vous plonger dans ce « monde d’hier » et d’ailleurs tout est fait pour. Les bâtiments historiques et leur environnement, symboles d’un riche passé, sont magnifiquement entretenus au point de sembler neufs.

Mais, malgré ou à cause de tous ces efforts de préservation, on éprouve vite un sentiment d’artificiel. On devine alors entre ces monuments et le promeneur comme un mur intemporel immatériel mais infranchissable, paradoxalement renforcé par les efforts de la municipalité pour nous les rendre accessibles mais qui, en réalité, nous éloignent de leur essence originelle. Tout est trop propre, trop lisse et les symboles sont bafoués par une « Mcdonaldisation » ou « Dysneyworldisation » généralisée.

La ville nous livre quelques charmes, provoquant chez certains des frissons bon marché, mais son âme nous reste fermée. Ces mots peuvent sembler durs mais traduisent pourtant les impressions ressenties en me promenant dans cette Vienne du mois d’août, livrée à une gigantesque et orgiaque idolâtrie touristique.

Sur ce point, Zweig avait donc raison. Le temps de la Vienne authentique, celui du monde d’hier, est révolu et son accès nous est à jamais interdit comme si il était d’une nature différente, d’une époque ou on connaissait encore l’importance de l’inutile.

Au contraire, si vous vous promenez dans Budapest, étape suivante de mes péripéties estivales, en vous égarant dans dans certains quartiers résidentiels, au nord de la fière avenue Andrassy vous trouverez de magnifiques bâtiments, dont le délabrement occasionnel ne fait que renforcer l’authenticité, et qui, malgré la tendance parasitaire de certains starbucks et un centre ville aussi quelque peu « Mcdonaldisé », vous permettront peut être de pénétrer la légende de cette orgueilleuse cité et vous expliqueront qu’elle était il y a un siècle une des villes les plus puissantes du monde.

Par une étonnante concentration de talent, quarante prix Nobel y sont nés ou y ont vécu ainsi que des scientifiques qualifiés de « martiens » par leur contemporains. Ces esprits hors du communs, et j’aime à le rappeler souvent juifs, alimentent, mais sans ostentation, la gloire de la ville. Paradoxalement, c’est peut être ici que j’ai le plus ressenti le concept de « monde d’hier ».

Mais revenons à notre auteur : Dans le monde qui s’annonçait Zweig affirme qu’il n’avait plus de raison d’être.

Le monde nouveau souffrait selon lui de plusieurs maux : un excès de contrôle ou de répression, le poids excessif des états dans la vie des individus et le manque de liberté. Il insiste sur la difficulté des voyages et nous reviendrons plus tard sur cet intéressant détail. Il n’imaginait pas à 60 ans passés réapprendre les codes de ce monde nouveau auquel il n’adhérait pas. Alors, autant achever en beauté une existence qui de toutes façons, finirait d’ici 10, 20 ans tout au plus, ce qui pour un homme dotée d’une telle vision, s’apparentait au court terme.

Avant d’aller plus loin, il faut encore une fois saluer la lucidité de Zweig. Tous les maux qu’il attribue au monde naissant n’ont fait que s’accentuer au point de constituer les bases du monde d’aujourd’hui. De ce qu’il a dit, rien n’est à retirer.

Mais malgré ce remarquable discernement on a du mal à y trouver la seule source de la décision tragique.

N’était-il pas l’écrivain le plus célèbre du monde, extrêmement riche, adulé ? Pourquoi parler de recommencer sa vie ? N’aurait-il pas du chercher d’autres messages ou penser que, même dans le monde de demain, sa seule existence symbolisait une résistance à ces totalitarismes qu’il abhorrait et qui étaient sur le point de prendre le contrôle de la planète. Klaus Mann, fils de Thomas, lui reprochera son refus de l’engagement et qualifiera son suicide de lâche abandon.

On a  élaboré d’autres hypothèses, plus ou moins valides : tout d’abord la terrifiante conviction que les nazis et leurs alliés japonais avaient déjà gagné la guerre, impression justifiée par les événements de l’époque. Ou le sentiment de n’avoir pas mené les combats qu’il faudrait.

Encore une fois, tous ces arguments résistent mal à l’analyse : sur la conviction de la défaite des alliés, qu’il n’a d’ailleurs jamais mentionné, il aurait pu attendre, n’était soumis à aucun danger immédiat. Quand à l’absence de combat on sait qu’il rejetait cet argument, estimant avoir correctement mené le combat de l’artiste qui se situait dans la puissance du message.

Alors comment expliquer ce suicide ? La dimension psychologique semble incontournable.

« Le suicide est une maladie mortelle et nul ne peut être sûr, s’il en est atteint, d’en guérir. Il n’y a pas de remède miracle ». Cette phrase de Lacan est une remarquable synthèse de l’état d’esprit des suicidaires. La tendance au suicide reposerait donc sur une base pathologique quasi intrinsèque.

Dans un de ses premiers livres, « Combat avec le démon », Zweig décrit le suicide du poète allemand Von Kleist avec sa compagne. Etonnante analogie qui nous renseigne sur les prédispositions de l’auteur. De plus, Il aurait également proposé, des années plus tôt, à sa première épouse, Friderike, un suicide de couple. Zweig était donc bien atteint de cette pathologie suicidaire évoquée par Lacan, probablement attribuable à une névrose provoquant un profond sentiment de mal être.

Avant d’approfondir nous devons définir, de façon simple, quelques notions de psychologie :

La psychiatrie est la science de l’étude de l’inconscient et de son influence, invisible mais puissante, sur notre conscience.

Notre personnalité consciente est comparable à une île entourée par un océan tumultueux qui est l’inconscient. Celui-ci n’obéit à aucune force consciente, volonté, raison ou autre et il arrive que ces flots tumultueux submergent l’île et perturbent notre existence. Il peut s’agir d’une crue, inondation ou tsunami, ce qui se traduit dans la vraie vie par des troubles psychiques plus ou moins graves, dénommés névroses ou psychoses. Une névrose est une atteinte qui ne perturbe pas notre perception de la réalité au contraire d’une psychose qui altère cette perception.

L’homme moderne est souvent, très souvent, névrosé mais, fort heureusement capable de bâtir des digues mentales pour contenir ces flots. Le travail, un hobby, un ouvrage de longue haleine, ou toute activité qui nous ancre dans la réalité, peuvent être ces digues qui nous protègent des atteintes de la marée. Il arrive que ces digues soient détruites. Par exemple nombreux sont les gens qui privés de leur travail par la retraite ou le chômage sombrent dans la dépression. Dans le jargon psychiatrique on appelle ce phénomène une décompensation, aux conséquences redoutables. Plus elle est brutale et plus l’effet est puissant.

Emettre l’idée que Zweig souffrait de névrose ne semble pas une hypothèse ni trop audacieuse, ni extravagante. Sa tendance au suicide le suggère fortement et nombreux sont les témoignages et indices sur la friabilité de sa personnalité. Les artistes bénéficient de liens privilégiés avec l’inconscient, siège de la création de l’inspiration, mais en contrepartie se montrent plus exposés à ces désordres.

Comme souvent cette névrose était, en quelque sorte compensée, ce qui en dissipait les effets et notamment la volonté suicidaire. La frénésie de voyages et de contacts dont il fait preuve depuis son plus jeune âge semble être un élément important de cette compensation. Zweig insiste longuement sur les facilités du voyage dans le « Monde d’hier » et se plaint à de nombreuses reprises de leur disparition.

Et, soudainement, le voici confiné à Petropolis, petite bourgade brésilienne de montagne, villégiature estivale de la bourgeoisie de Rio de Janeiro. Un trou… Cet isolement forcé a très certainement été le détonateur brutal de sa décompensation, le plongeant dans une profonde dépression et déclenchant la phobie de ce monde à venir, sans liberté et sans voyages. A partir de la tout s’enchaine et les pulsions suicidaires deviennent irrésistibles, couplées à cette attirance déjà ancienne pour le suicide de couple.

Alors pourquoi la lettre avec ses arguments néanmoins si pertinents, mais insuffisants ?

Curieusement les projets de théâtre de Stefan Zweig ont échoué par deux fois à cause du décès inopiné de l’acteur principal. Aurait-il cherché à satisfaire ses pulsions morbides, en se donnant le rôle principal dans un ultime projet théâtral au scénario muri de longue date ou la même malédiction s’appliquerait pour la troisième fois, mais après le début de la représentation ? Il s’agirait alors d’une mise en scène de sa propre fin pour, fidèle à la légende idéalisée de Molière, livrer son dernier acte sur les planches.

Fasciné par cette influence archétypique, il a probablement décidé de troquer 10 à 20 ans de vie supplémentaire, dans des conditions incertaines, contre cette mort qui, ultime paradoxe, l’immortalisera.

C’est la fin de Zweig et également de cette série ou j’ai essayé, avec une part assumée car inévitable de subjectivité, de tirer parti de mes lectures pour essayer d’éclaircir les mystères qui entourent la personnalité de celui qui, malgré les nombreuses critiques, demeurera une légende, une référence ou tout simplement une partie du 20ème siècle.