Stefan Zweig est généralement considéré comme un opposant au sionisme mais, vous le devinez, nous n’allons pas nous contenter d’un jugement si monolithique.

Il fut un témoin privilégié de toutes les révolutions de son temps mais l’éclosion du sionisme le concernera bien plus personnellement, et à double titre : de par son judaïsme, mais également parce que, par une étonnante coïncidence, il sera pendant des années un proche de Théodore Herzl.

Sa position sur le sionisme, exprimée dans sa correspondance, ses confidences du « Monde d’hier » et également de façon plus métaphorique, presque codée, à travers deux de ses oeuvres, connaitra des inflexions, voire des revirements.

Jeune auteur désireux de rejoindre l’équipe de rédaction d’un grand journal viennois, Zweig avait sollicité une entrevue avec Herzl qui n’était alors que le très respecté rédacteur en chef d’un quotidien en vue.

Dans l’antichambre, le secrétaire lui laisse peu d’espoir : Les candidats sont nombreux et très peu sont retenus, surtout aussi jeunes. Dès le premier contact l’écrivain est fasciné par Herzl :

« Le rédacteur du feuilleton de la Neue Freie Presse s’appelait Théodore Herzl, et ce fut le premier homme de premier plan dans l’histoire universelle que je rencontrais au cours de mon existence. Certes sans savoir quelle prodigieuse révolution sa personne était destinée à opérer dans les destinées du peuple juif et l’histoire de notre temps ».

« Herzl se leva pour me saluer…il avait vraiment une apparence royale…une noblesse naturelle…»…

Difficile d’être plus élogieux. Il parlera également de «dons prophétiques». Comme toujours, Zweig sait immédiatement percevoir la dimension du personnage qui lui fait face, comme si il arrivait à en discerner l’aura. Par la suite, le statut d’écrivain de Zweig dépassera de très loin celui de son premier mentor mais il en situe le rayonnement bien au-delà de la sphère littéraire.

Herzl reconnait d’ailleurs tout aussi vite le talent de Zweig et lui propose immédiatement une place, prestigieuse, de feuilletoniste. Entre esprits supérieurs, on se comprend bien :

« Dès cette première rencontre, il me témoigna toujours une bienveillance très marquée…pour écrire dans un de ses articles qu’il y avait maintenant à côté de Hofmannsthal toute une phalange de jeunes talents dont on pouvait attendre le meilleur, et il citait mon nom en première place ».

L’auteur nous permet de revivre les débuts du sionisme et l’accueil mitigé reçu au sein de la bourgeoisie juive viennoise dont l’argumentation, avec le recul du temps, fait frémir et devrait nous inciter aujourd’hui à une certaine réflexion. Le contraste avec l’enthousiasme des milieux populaires d’Europe de l’Est est total. Il nous l’explique dans « le monde d’hier » :

C’est alors qu’il publia sa brochure, l’état juif…j’étais encore au lycée quand parut cette brochure qui avait la force de pénétration d’un coin d’acier, mais je me souviens bien…du dépit de la bourgeoisie juive de Vienne: Pourquoi irions nous en Palestine? Notre langue c’est l’allemand et non pas l’hébreu, notre patrie, la belle Autriche. Notre situation sous le bon empereur François-Joseph n’est elle pas excellente…pourquoi lui qui parle en juif et veut servir le judaïsme fournit-il des armes à nos pires ennemis et cherche-t-il à nous séparer, alors que chaque jour nous rattache plus étroitement et plus intimement au monde allemand? Les rabbins s’échauffaient dans leur chaire et le directeur de la Neue Freie Presse défendit de mentionner même le mot de sionisme dans son journal « progressiste ».

« Théodore Herzl avait déjà souffert dans sa généreuse fierté d’homme du sort du peuple juif. Bien plus, grâce à son instinct prophétique et à ses prémonitions, il en avait souffert par avance dans tout son tragique à une époque où le danger ne paraissait pas vraiment redoutable ».

« Si la séparation est inévitable, se dit il, eh bien qu’elle soit radicale!…si nous souffrons d’être sans patrie, édifions nous une patrie nous même. Mais dans les milieux populaires la réaction est juste inverse:

« Sans qu’il s’en doutât, Herzl, avec sa brochure avait fait flamboyer ce noyau du judaïsme qui couvait sous la cendre de l’étranger, le rêve messianique millénaire, confirmé par les livres saints, d’un retour en terre promise…cette espérance et certitude religieuse en même temps qui seule donnait un sens à la vie de ces millions d’êtres foulés aux pieds et asservis ».

Il termine par un émouvant hommage posthume en décrivant l’incroyable ferveur dont il a été témoin à l’enterrement de Herzl à Vienne:

« Vienne se rendit compte que ce n’était pas seulement un écrivain ou un poète mineur qui était mort, mais un de ces créateurs d’idées qui dans un pays, dans un peuple, ne se lèvent victorieusement qu’à de très longs intervalles…et je pus mesurer pour la première fois, à cette douleur immense, montant convulsivement des tréfonds de tout un peuple de millions d’êtres, quelle somme de passion et d’espérance cet homme isolé avait répandue dans le monde par la puissance de sa pensée ».

Nous sommes au début du 20ème siècle et la position de Zweig par rapport au sionisme n’est pas encore bien définie:

« Ce fut pour moi une résolution difficile à prendre que, avec une apparente ingratitude, de ne pas pouvoir me joindre, comme il l’aurait souhaité, à son mouvement sioniste en qualité de collaborateur actif ou même de dirigeants à ses côtés ».

« Mais ce qui me déconcertait avant tout c’était l’espèce de manque de respect, sans doute difficilement concevable aujourd’hui, que ses propres camarades de parti, justement, témoignaient à la personne de Herzl. Chacun avait ses objections particulières et ne les exprimaient pas toujours de la manière la plus respectueuse ».

« L’esprit querelleur et ergoteur de cette perpétuelle opposition, le manque de loyale et cordiale subordination qui se manifestaient dans ce cercle m’éloignèrent de ce mouvement, dont je me serais rapproché avec curiosité en raison de ma seule sympathie pour Herzl ».

On peut déjà tirer une première conclusion, importante : Zweig possédait très certainement, à l’époque, une sensibilité sioniste. En effet, comment penser qu’un homme aussi clairvoyant et brillant que Herzl puisse lui proposer un poste de dirigeant du mouvement sioniste sans être convaincu de sa compréhension ou de sa motivation ?

Zweig se positionne en admirateur de Herzl, probablement en sympathisant sioniste, mais les situations conflictuelles inhérentes au débat politique, pourtant si répandues dans le milieu judéo-juif (déjà avec Moise…) , constituaient un obstacle infranchissable car il était un penseur, un écrivain, peut être le meilleur de son époque, certes pas un homme d’action.

Fin de la première époque du sionisme de Stefan Zweig, celle du peut être.

Puis arrive le choc absolu, la première guerre mondiale, qui marquera au fer rouge sa sensibilité et celle de tant d’autres. Zweig, chargé de mission par les autorités militaires, parcourt les champs de bataille. Les horreurs dont il est témoin vont en faire un anti-nationaliste et pacifiste acharné dont le point de vue s’avèrera incompatible avec le sionisme. Il martèle ses convictions dans ses correspondances avec Martin Buber:

« Je tiens les idées nationales pour dangereuses, comme toutes les limitations, et je vois dans le projet de réalisation du judaïsme un recul et un renoncement à sa mission la plus haute. Peut-être le judaïsme est-il destiné à montrer de siècle en siècle que la communauté peut exister sans terre, seulement par le sang et l’esprit, par la parole et par la foi…
…Car je suis entièrement clair et résolu : plus le rêve menace de se réaliser effectivement, le rêve dangereux d’un État juif avec des canons, des drapeaux, des décorations, plus j’aime l’idée douloureuse de la diaspora…
…Qu’est-ce qu’une nation, sinon un destin transformé ? Et qu’en reste-t-il quand elle échappe à son destin ? La Palestine serait un point final, le cercle se refermerait sur lui-même, ce serait la fin d’un mouvement qui a bouleversé l’Europe et le monde entier « .

Pour lui donc, le peuple juif ne saurait partager la cruauté du bal des nations et doit se contenter d’assumer son messianisme, disséminé, errant de pays en pays pour y apporter ses valeurs, au prix d’une certaine humiliation qu’il lui faudra accepter. Si le rejet du sionisme est clair c’est avant tout une conséquence du traumatisme de la première guerre mondiale, et dans une moindre mesure d’un goût pour la diaspora, mais pas un refus intrinsèque.

Certes l’histoire lui donnera tort, et, nous allons le voir, il le reconnaitra, mais il pose néanmoins un problème de taille, également au coeur des réflexions de Franck Rosenzweig, Walter Benjamin ou Gershon Sholem et toujours d’actualité:

Israël, gardien de l’absolu, bloqué durant 2000 ans dans une sorte de « méta-histoire », ne peut en aucun cas faire son entrée dans le temps historique comme une nation ordinaire, au risque de s’y perdre.

Conserver ses valeurs tout en sacrifiant aux tâches séculières d’un état avec le degré de pragmatisme, voire de reniement que cela implique a été, est et sera toujours un des plus importants défi de ses dirigeants.

Peut-être faut-il voir dans les critiques virulentes et la « scrutinisation » intensive dont Israël est aujourd’hui l’objet un signe, inconscient, que la voie n’est toujours pas définitivement tracée.

Zweig exprimera son choix de la diaspora dans une oeuvre qui connaitra un énorme succès, »Jérémie », pièce de théâtre publiée en plein conflit mondial. Il met en scène l’histoire de Jérémie, prophète détesté car prônant la reddition contre l’empire assyrien et l’acceptation de l’exil comme volonté divine. Le rejet de la parole de Jérémie entraînera la lourde défaite d’Israël, l’exil tragique et la destruction du premier temple. Le message de soumission de Jérémie lui semblait plus que jamais d’actualité et l’amenait donc à repousser l’idée de la création d’un état juif.

C’est hélas cette seule opinion que la postérité allait retenir de Zweig et c’est bien dommage car l’écrivain finira par comprendre son erreur comme le montre ce bref mais glaçant passage du « Monde d’hier », effrayant témoignage sur le sort des juifs à l’époque, et que vous invite lire attentivement pour bien prendre conscience de ce que serait un monde sans l’état d’Israël et qui a été celui des juifs durant 2000 ans :

« Quiconque ne partait pas….on le chassait du pays, dépouillé de tout… Et alors ils étaient aux frontières, alors ils se présentaient en quémandeur dans les consulats, et presque toujours en vain, car quel pays voulait de ces gens dépouillés de tout, de ces mendiants ?

Je n’oublierai jamais la vision qui s’offrit a moi un jour que j’entrai à Londres dans une agence de voyages; elle était bondée de réfugiés presque tous juifs qui voulaient aller quelque part…parmi des gens dont on ne savait rien et qui ne voulaient pas de vous.
Je rencontrais là un industriel de Vienne qui avait été très riche et en même temps un de nos plus intelligents collectionneurs d’art. Je lui demandait ou il comptait aller. Je n’en sais rien, dit-il, qui s’informe aujourd’hui de nos désirs? Nous allons là ou on nous accepte encore….

… Et ainsi ils se pressaient l’un à côté de l’autre, anciens professeurs d’université, directeurs de banque, commerçants, propriétaires fonciers, musiciens, chacun d’eux près à traîner n’importe ou, par dessus les terres et les mers, les ruines lamentables de son existence, à tout faire, à tout souffrir, pourvu qu’il quittât l’Europe…tout un peuple expulsé, auquel on refusait l’endroit d’être un peuple et pourtant un peuple qui depuis deux mille n’aspirait à rien tant qu’au bonheur de n’avoir plus à errer et de sentir sous ses pieds enfin au repos la terre, la bonne terre pacifique…

…C’est seulement maintenant qu’on les jetait tous ensemble…et derrière eux encore La foule désorientée de ceux qui croyaient avoir échappé depuis longtemps à la malédiction…. On leur disait n’habitez plus avec nous mais on ne leur disait pas ou ils devaient habiter ».

Les trois dernières phrases prouvent que la montée du nazisme et le sort réservés aux juifs lui ont fait comprendre le danger mortel que l’absence de patrie faisait courir à son peuple.

Il exprimera et confirmera ce revirement dans une nouvelle oeuvre, « Le chandelier enterré », où un groupe de juifs décide de suivre le chandelier après la destruction du deuxième temple. La mission est ensuite confiée à un de leurs descendants qui trouvera le moyen de le dérober, le remplacera par une réplique et enterrera l’original en terre sainte.

Quel est donc le message du « chandelier enterré »? Pour mieux le comprendre il faut connaitre la suite biblique de l’histoire de Jérémie, le prophète de l’exil et héros de l’oeuvre ou Zweig annonçait son choix pour la diaspora : alors qu’il est emprisonné une voix céleste lui ordonne d’acheter une parcelle de terre d’Israël en précisant qu’elle doit être payée au prix fort. Devant son étonnement on lui explique que le titre de propriété, qu’il est chargé de protéger et d’enterrer profondément, servira à prouver au moment du retour les droits du peuple juif sur la terre d’Israël. Comme quoi l’histoire n’est pas nouvelle…

L’écrivain n’ignorait évidemment pas cette deuxième partie de l’histoire et l’analogie entre ce titre de propriété et le chandelier de Zweig, tous deux enterrés, ne saurait être fortuite. Le chandelier représente à la fois la spiritualité juive et son titre de propriété sur la terre sainte, en fait une seule et même chose, qui attendent le retour du peuple juif. Il s’agit donc d’une suite et d’un « tikkun » de son « Jérémie ». Il concède ainsi que le retour à Sion est incontournable.

La deuxième nouvelle figurant est l’ouvrage, Rachel contre Dieu, vient comme une confirmation : Rachel y exhorte Dieu à mettre fin aux souffrances et a pardonner au peuple juif. Or dans la tradition talmudique, Rachel monte la garde à l’entrée de la terre sainte pour y garantir le retour de son peuple. Le message du retour à Sion est des plus clairs.

Il est dommage que l’histoire n’ait retenu que la phase de réticence de Zweig par rapport au sionisme, certes longue d’une vingtaine d’année, car le message final, magnifiquement dévoilé dans cette nouvelle, est inverse. Le récit démontre, au passage, les grandes connaissances mystiques de son auteur.

Pourquoi Zweig n’a-t-il pas choisi de s’exprimer plus clairement ?

Les écrivains affectionnent souvent l’expression sous forme métaphorique. « Une oeuvre dans laquelle figure une théorie explicite est comme un cadeau ou on laisse la marque du prix », disait Marcel Proust.

Cette posture littéraire permettrait également de comprendre pourquoi il a refusé de prendre position publiquement contre les régimes fascistes des années 30, estimant que ce n’était pas le rôle de l’écrivain.

Les nombreux errements des écrivains qui rejoignent le combat public donnent du sens à cette approche. A l’époque, Romain Rolland, au nom du pacifisme, s’est rangé au coté de Staline. La liste est longue depuis…

Alors question maintenant traditionnelle : Quelle sioniste était Stefan Zweig. Je dirais un sioniste de raison, plus naturellement porté sur l’option du messianisme d’Israël disséminé dans les nations.

Mais sa sensibilité sioniste avait été reconnue par Herzl et, après un revirement due à ses convictions pacifistes et son attirance pour l’Europe, comprit à la fin des années 30 qu’il n’y avait pas d’autre voie.

C’est éminemment respectable et beaucoup à ce jour n’en sont pas encore là.