Sur ce sujet si controversé du rapport au judaïsme de l’écrivain nous allons partir d’une base consensuelle : Stefan Zweig est né juif. Personne ne le conteste, ce qui n’est pas si courant.

Sa mère, Ida Brettauer, issue d’une puissante et internationale famille de banquier, avait la réputation d’être mondaine, élégante et capricieuse, à la limite du snobisme, peut être même au delà… Son père, Moritz, originaire de Moravie, était bien plus austère, mais doué de capacités intellectuelles et artistiques hors du commun. Stefan semble être le fruit d’un « harmonieux » mélange de ces deux personnalités.

Stefan et son frère Alfred ont reçu d’une éducation volontairement laïque, en marge du judaïsme et sans référence religieuse aucune…

Ah Ah, C.Q.F.D : le lien entre Stefan Zweig et ses racines  a été coupé dès son enfance et sa sensibilité juive ainsi réduite à néant. Ça n’est peut être pas si simple, ça ne l’est jamais d’ailleurs…

Le sujet mérite certainement d’être approfondi et nous allons pour cela devoir plonger dans les profondeurs de l’âme juive et remonter l’histoire si complexe de notre peuple.

Tout d’abord, une question préliminaire : Pourquoi y attacher de l’importance ? Les liens de l’écrivain au judaïsme pourraient être considérés comme secondaires, voire sans rapport avec l’oeuvre de Zweig. Il y a au moins deux bonnes raisons de penser le contraire.

Tout d’abord, la dimension spirituelle d’un écrivain de cette envergure lui confère un statut incontournable. Son opinion, son attitude, par rapport au judaïsme, ou l’influence juive dans son oeuvre ne peuvent laisser indifférent ses coreligionnaires. Ce n’est pas comme si il était footballeur… Quoique nous reviendrons très vite, dans quelques lignes, sur un étonnant parallèle entre Zweig et le football.

La deuxième raison relève plus de « l’auto-défense ». Einstein disait qu’il n’y avait que deux choses infinies : l’univers et la bêtise humaine mais que pour le premier il avait encore acquis aucune certitude. Nous pouvons fournir un troisième domaine : l’imagination antisémite, jamais en manque d’innovation.

La tendance semble être aujourd’hui à la « déjudaisation » des personnalités du monde juif dont le talent et l’apport à sa nation ou au monde sont incontestables. La récurrence de cette manoeuvre est bien trop trop forte pour relever du hasard.

Quelques exemples :

Un écrivain a récemment obtenu le prix Goncourt a été présenté comme issu d’un père juif « dejudaisé », même si cette phrase a très vite été supprimée.

Il en est de même pour plusieurs scientifiques juifs d’exception qui, par leurs découvertes, ont largement contribué à améliorer le monde.

La réalité des origines juives de Joseph Trumpeldor, un des militaires les plus héroïques de la Palestine d’entre les deux guerres se trouve également mise en doute. Etc….

Vraies ou fausses, et fausses le plus souvent, ces affirmations ne peuvent être motivées que par une volonté antisémite.

Stefan Zweig n’y échappe pas et on peut lire dans nombre d’articles qu’il se considérait juif par hasard, ne supportait pas qu’on lui rappelle ses origines etc…

Il s’agit, on va le voir, d’une distorsion de la réalité voire d’une flagrante manœuvre de désinformation, basée sur des interprétations douteuses ou des phrases sorties de leur contexte.

Rappelons  le titre de la presse collaborationniste après le décès de Zweig : « Suicide de l’écrivain juif Zweig ». Son judaïsme semblait à l’époque susciter bien moins de débat.

Alors quel rapport avec le football ? Voici la réponse et ça nous permettra de rendre hommage à un héros méconnu de l’époque, mais dont le souvenir est encore vivace en Autriche.

Il était juif, autrichien, célébrité mondiale, il s ‘est suicidé avec sa compagne pendant la guerre. Etrange similitude … Ce « frère de destin » de l’écrivain s’appelait Mathias Sindelar et il était considéré dans les années 30 comme le meilleur footballeur du monde, icône intouchable en Autriche, même par les nazis.

Le parallélisme ne s’arrête pas là. Le judaïsme de Sindelar, qu’il affirmait pourtant clairement, est aujourd’hui lui aussi remis en cause par de nombreux « historiens du sport » qui relativisent également la conduite pourtant en tout point héroïque de cet homme qui, au sens propre, a défié Hitler droit dans les yeux. Mais c’est une autre histoire…

Cette nouvelle forme d’antisémitisme, sorte de Shoah spirituelle, suffirait à donner envie d’approfondir les rapports de Zweig et du judaïsme, voire à nous y obliger.

Bien sur il n’est pas question d’inclure dans cette détestable catégorie les tentatives honnêtes et légitimes de compréhension du judaïsme de Stefan Zweig, quelques soient leurs conclusions.

Deuxième étape, Il nous faut maintenant planter le décor du monde juif de l’époque.

En effet, il serait impossible, voire malhonnête, de se faire une opinion sans prendre en compte le fameux « air du temps » dont nous avons déjà parlé, en l’occurence l’environnement très particulier du judaïsme au 19e siècle en Europe.

L’époque de Zweig représente un point d’inflexion unique dans l’histoire du judaïsme de l’exil.

Jusque là les juifs n’avaient pas le choix : ils étaient juifs. Certes ils pouvaient toujours opter pour la conversion, et beaucoup l’ont fait, mais c’était plus par recherche du confort ou d’une vie normale. Or, au 19e siècle, pour la première fois depuis 2000 ans, ils pourront le faire par adhésion. Comment est-ce possible ? Pour comprendre il va falloir nous expliciter certains mécanismes de l’histoire juive.

Un grand maitre du judaïsme, Manitou, z’l, a développé un concept que j’appellerai le « syndrome Agar ».

Abraham avait reçu la promesse d’engendrer un grand peuple mais il avançait en âge et Sarah se croyait stérile. Perdant confiance, elle a pensé que la réalisation de la prophétie passait par l’enfantement de l’héritier d’Abraham avec une autre femme, Agar, princesse égyptienne. On connait la suite… Et Isaac, arrivera 13 ans plus tard, dans des circonstances improbables, remplissant les conditions de la promesse divine.

Là encore, la Torah nous révèle un comportement archétype et récurrent. Perdant confiance, dans les situations difficiles ou tout parait perdu, les juifs iront chercher par des alliances avec les idéologies des autres nations la poursuite de l’idéal messianique de leur peuple et cette déviation se retournera toujours contre eux.

Au 19eme siècle, l’Europe était la nouvelle Agar.

Les juifs, après 2000 ans d’exil, commencent à perdre espoir dans le retour à Sion prévu par les prophéties. Pour beaucoup, les valeurs de la révolution française semblaient capable de prendre le relais de la mission messianique du judaïsme. Puis vient le mouvement des lumières en Europe qui donne aux juifs un espoir d’adhérer aux idéaux de modernisation de l’Europe. Tout comme Sarah avait pensé que la poursuite de la mission d’Abraham passait par Agar, les juifs vont penser qu’elle passera par une fusion avec la civilisation Européenne, et entameront des programmes de conversion massifs. C’était d’ailleurs le projet initial de Herzl, fort heureusement rejeté par le pape.

Ce genre de situation a déjà existé dans l’histoire juive, notamment à l’époque des grecs où le peuple juif désirait s’assimiler à la civilisation hellène, porteuse de tant de valeurs séduisantes. La victoire des hasmonéens, les rebelles juifs, mit fin à cette assimilation.

Il est de tradition à Hannulkah d’allumer huit bougies, une par jour, pour célébrer le miracle de cette fête : une petite fiole d’huile, censée bruler une seule journée a brulé huit jours, avant que le chandelier illumine de nouveau le temple de toute sa clarté.

Or, certains commentateurs font remarquer que le miracle n’a duré que sept jours puisque la fiole devait bruler une journée. Pourquoi donc allumer huit bougies ? C’est que le miracle est peut être ailleurs…
Effectivement le vrai miracle de Hannukah est que le peuple juif, proche de l’assimilation totale, a retrouvé son judaïsme grâce à cette rébellion providentielle. Cette petite fiole d’huile représenterait la veilleuse toujours présente dans l’âme juive, symbolisée par le temple. Même aux moments de grands doute, elle brule le temps nécessaire pour permettre, un jour, à l’âme juive de briller à nouveau de tous ses feux.

Au 19e siècle, l’adhésion aux idéaux européens, paraissait bien plus attrayante que la perspective d’aller peupler le yichouv. Quand Herzl sortira son nouveau projet, le sionisme, les juifs emancipés lui répondront que leur patrie est définitivement l’Allemagne.

Mais l’histoire de Franck Rosenzweig, contemporain de Zweig, témoigne que la vaillante héroïne de Hannukah n’avait pas rendu les armes… :

Franck Rosenzweig, intellectuel juif, influencé par sa famille, décida de se convertir au christianisme en 1913. Il souhaita néanmoins vivre au moins une expérience juive avant ce voyage sans retour et se rendit à la synagogue, pour la première fois de sa vie, la semaine de la date prévue par son baptéme. Il y arriva le jour de kippour et, traversa une véritable expérience mystique qui le convainquit de renoncer à ses projets, voire de retourner à l’orthodoxie. Il écrira par la suite un des ouvrages de référence de la spiritualité juive, « l’étoile de la rédemption ».

Voila donc le contexte de l’époque : une tentation de l’assimilation par la conversion généralisée qui menaçait le peuple juif.

Nous pouvons maintenant en venir directement à Zweig.

Même non observant, hors de tous rites religieux, il semble que ni Zweig, ni aucun membre de sa famille n’a jamais envisagé la conversion, ce qui le situe déjà bien au-delà des standards de l’époque.

Mais on pourra rétorquer qu’il aurait pu totalement rejeter ses racines au point d’estimer une conversion inutile. Cet indice a donc besoin d’être confirmé par l’existence d’une relation au judaïsme.

On trouvera les réponses dans  son ouvrage « Le monde d’hier », et également dans sa correspondance avec Martin Buber.

Voici donc tout d’abord quelques extraits du « Monde d’hier » :
« On suppose généralement que dans la vie, le but propre et typique d’un juif est la richesse. Rien n’est plus faux…la volonté réelle du juif, son idéal immanent est de s’élever spirituellement, d’atteindre à un niveau culturel supérieur. »

« Ce fut justement l’orgueil et l’ambition de la bourgeoisie juive de paraître là au premier rang afin de maintenir dans son ancien éclat la renommée de la culture viennoise. »

« L’amour de l’art passait pour un devoir…c’est une part immense que la bourgeoisie juive a prise à son développement. »

« Les neuf dixième de ce que le monde célébrait comme la culture viennoise du 19ème siècle avaient été favorisés, soutenus, voire parfois créés par la société juive de Vienne. »

« Les juifs de Vienne étaient devenus productifs dans le domaine des arts…en donnant au génie autrichien, au génie viennois, son expression la plus intense. »

Son insistance à faire ressortir des caractères collectifs flatteurs et le rôle positif de la société juive à Vienne montre pour le moins une certaine fierté difficile à dissocier d’un sentiment d’appartenance qui apparait explicitement dans ces extraits de correspondance avec Martin Buber.

Ces lettres ont été écrites à l’époque ou Zweig refusait le sionisme. Gardons nous d’en tirer des conclusions trop hâtives sur sa position vis-à-vis du projet de Herzl. Ce sera l’objet du prochain article et nous verrons que là aussi ce n’est pas si simple. De plus, rejet du sionisme n’équivaut pas à rejet du judaïsme, et à l’époque, pour l’auteur, c’est même l’inverse.

Voici donc les extraits de cette correspondance :

« Jamais je n’ai senti si librement en moi le judaïsme que maintenant, dans cette période de délire national – et la seule chose qui me sépare de vous et des vôtres [i.e. des sionistes ], c’est que je n’ai jamais voulu que le judaïsme redevienne une nation et s’humilie ainsi dans la réalité des concurrences. J’aime la diaspora et je l’approuve parce qu’elle est le sens de son idéalisme, sa vocation universelle et cosmopolite. Et je ne veux pas d’autre négation que la négation dans l’esprit, dans notre seul véritable élément, et non dans une langue, un peuple, des mœurs, des usages, ces synthèses aussi belles que dangereuses. Je trouve que notre situation actuelle est la plus merveilleuse de l’humanité : cette unité sans langue, sans liens, sans pays natal, juste par le fluide de l’être. Tout rassemblement plus étroit et plus réel m’apparaît comme en recul par rapport à cette situation incomparable ».

L’extrait suivant indique même un rapprochement avec le judaïsme :
« Ma position sur la question juive, qui manquait peut-être de clarté autrefois, parce que je refusais inconsciemment de me laisser accaparer par ce problème, est devenue étonnamment précise avec le temps. Ce que je n’éprouvais que confusément et qui s’est confirmé dans mes dix années de vie errante, la liberté absolue de choisir entre les nations, de se sentir partout comme un hôte actif, qui fait œuvre d’intermédiaire, ce sentiment supranational d’être affranchi de la folie d’un monde fanatique, m’a sauvé intérieurement au cours de cette période, et je sens avec reconnaissance que c’est le judaïsme qui m’a permis d’accéder à cette liberté supranationale ».

Ces écrits permettent certainement de conclure que Zweig n’a jamais cherché à se séparer du monde juif, malgré la forte pression assimilationiste de l’époque. Il affiche même la volonté de définir plus précisément  son mode propre d’appartenance au judaïsme, présenté comme une donnée intrinsèque inaliénable. Ce sentiment semble même aller croissant.

Alors quel genre de juif était donc Stefan Zweig ?

La réponse me parait évidente : tout comme Rosenzweig, et bien d’autres, il était un juif de Hannukah, doté de cette indestructible et obstinée « veilleuse » qui, défiant les lois de la nature et de la raison, se tient toujours prête à rallumer le feux de l’âme juive, même la plus éloignée de ses racines. Une amarre qui plie mais ne rompt jamais. Cette conclusion prendra encore plus de sens dans le prochain article qui traitera de sa relation au sionisme.