Voilà quelque temps que je suis, sur le forum Judaïsme et Féminisme, dans la presse, mais aussi par l’intermédiaire d’amis de Paris et d’ailleurs, « l’affaire » qu’a suscitée la candidature de Madame Evelyne Gougenheim à la présidence du Consistoire Central et les difficultés auxquelles elle dit être confrontée à cette occasion.

La première remarque que je me suis faite dès que j’ai eu connaissance de cette affaire, c’est que, n’eût été sa candidature, la communauté juive de France n’aurait même pas été informée de la tenue d’une élection, fait qui autorise, vous en conviendrez, à s’interroger sur le degré de transparence de l’institution…

Cette affaire ne peut que renvoyer à celle que j’avais moi-même, à mon corps défendant, déclenchée il y a dix ans de cela, lorsque, soutenue par Sonia Lipsyc et Annie Dreyfus, j’avais posé ma candidature aux élections du Consistoire Israélite du Bas-Rhin. J’avais néanmoins, dans un premier temps, et afin d’éviter toute ambiguïté, décidé de ne pas m’exprimer, car il n’a jamais été question pour moi de prendre parti pour l’un ou l’autre des candidats en présence.

Ce qui me pousse à sortir de ma réserve, c’est la tournure problématique que prend à présent l’affaire, et qui a valeur de révélateur: car ce qui est en jeu ici, au-delà d’une rivalité de bon aloi entre deux candidats, c’est la remise en question de principes fondamentaux, que je me fais un devoir de défendre.

La manière dont Madame Gougenheim semble être traitée par l’institution consistoriale, et qu’elle dénonce à juste titre, est indigne et bafoue les règles élémentaires de la justice et de la démocratie.

Les commentaires, qu’elle rapporte, de rabbins et d’hommes pratiquants, qui se drapent dans l’autorité d’une Torah qu’ils interprètent de façon partiale et partielle, sont indignes et bafouent l’intégrité et l’objectivité auxquelles tout juge est astreint par la halakha.

Mais surtout et par-dessus tout, la campagne que certains, prenant appui et prétexte de sa candidature, se croient autorisés à orchestrer contre le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, démocratiquement élu il y a deux ans, et contre son conseiller spécial, Moché Lewin, les accusant de jeter délibérément la communauté juive de France « dans les bras du judaïsme réformé », est indigne de Juifs, a fortiori de Juifs qui se définissent comme respectueux des valeurs d’un judaïsme authentique « fidèle à la halakha ». Cette campagne, artificiellement plaquée sur la véritable question qui les préoccupe, à savoir «l’intrusion» d’une femme dans un domaine réservé jusqu’ici aux hommes, constitue, je le dis haut et fort, un hilloul hachem.

Quelle Torah respectent donc ces vertueux pourfendeurs ? La Torah qui crie : « Tsedeq, tsedeq tirdof » ? La Torah qui interdit de favoriser le puissant et le riche ? La Torah qui met en garde contre l’emploi de deux poids deux mesures , interdit dont la transgression est liée, selon certains commentateurs, à l’attaque d’Amalec ?

Ce qui me pousse à prendre la parole, c’est aussi le constat, amer, que rien décidément, dix ans après, n’a changé. Madame Gougenheim se heurte aujourd’hui aux mêmes murs, faits de peur et de mauvaise foi, elle est confrontée aux mêmes arguments fallacieux, elle fait face à la même opacité.

Ces mensonges, je veux les dénoncer, comme je les ai dénoncés il y a dix ans.

Il n’est pas vrai que la loi juive interdit à une femme d’assumer un poste de pouvoir : les opinions ici comme ailleurs sont diverses, mais nombre de décisionnaires le permettent, et je veux citer ici en particulier le célèbre Psaq din, la décision halakhique du Rav Ouziel Ben Tsion, qui devint plus tard le premier Grand Rabbin Sefarad d’Israël et qui, en 1920, au temps où le Yichouv était en pleine effervescence sur la question du vote des femmes, conclut, contrairement à son collègue ashkénaze, le Grand Rabbin Kook, en faveur du vote et de l’éligibilité des femmes.

Il n’est pas vrai, comme le laissent volontiers entendre certains, que le Consistoire soit un organisme religieux à vocation spirituelle : il est au contraire un organisme laïc, à vocation purement administrative. Dès lors, l’élection d’une femme aux commandes de cette institution est régie par les lois de la république, qui interdit la discrimination.

Il n’est pas vrai qu’« un danger majeur » guette la communauté juive du fait de la politique du Grand Rabbin de France. Quelle est, au fait, cette politique redoutable ? Celle qui consiste à inclure plutôt qu’à exclure, à préférer le dialogue au boycott, à considérer comme des coreligionnaires tous les Juifs quels que soient leurs choix et leurs critères de religiosité, bref à ne pas bouder une réunion sous prétexte que des responsables de la communauté libérale ou massorti sont présents !

Il est vrai, en revanche, que des dangers majeurs, bien réels ceux-là, et autrement menaçants, nous guettent : le découragement, la démobilisation, l’abandon d’un judaïsme dur et intransigeant où l’obsession du rite a tendance à prendre le pas sur la responsabilité et la solidarité, où le manteau de la Torah sert parfois de paravent aux appétits de pouvoir, où le sort des femmes n’est pas sérieusement pris en compte et où des efforts aussi démesurés que contestables sont dépensés pour faire obstacle à la candidature d’une femme, quand toute l’énergie disponible devrait être employée à anticiper et à contrer les offensives multiples d’un antisémitisme et d’une hostilité à Israël qui fait feu de tout bois…

Je voudrais ici publiquement exprimer l’admiration que m’inspirent le courage, la ténacité, la conviction, le souci de justice et… la courtoisie jamais prise en défaut de Madame Gougenheim. Je sais combien il est difficile de se battre contre une forteresse d’habitudes bien enracinées, contre la crainte irrationnelle du changement et contre la peur des femmes. Je souhaite de tout cœur qu’à la lumière de son juste combat, et quelle que soit l’issue du scrutin, les préjugés et les peurs se dissipent et que les femmes et les hommes oeuvrent enfin ensemble pour le bien de notre communauté.

Janine ELKOUBY,
Vice-présidente du Consistoire Israélite du Bas-Rhin de 2006 à 2012.