Monsieur le Grand Rabbin Haïm Korsia shalom,

C’est en tant que Juif franco-israélien vivant en Israël depuis près de trente ans, soucieux des miens et de mon peuple que je m’adresse à vous, Monsieur le Grand Rabbin.

La recrudescence de l’antisémitisme en France, pays des droits de l’homme, pays qui, de surcroît, fut le premier à octroyer l’émancipation aux Juifs jouissant désormais de droits civiques et politiques identiques à leurs concitoyens, suscite douleur, colère et indignation. Comment alors pouvons-nous rester indifférents, en ce début du XXIe siècle, face à tant de haine, d’ignorance et de barbarie que nous avions cru appartenir à un temps révolu ?

Les ombres d’un passé des plus obscurs renaissent et menacent, sans doute aucun, notre peuple ! Devons-nous attendre que le pire soit de nouveau présent pour affronter la racine du mal ?

Impuissants, nous assistons tous, depuis maintes années, à la profanation de nombreux cimetières où reposent nos parents, aux injures quotidiennes proférées à l’encontre des nôtres, aux crimes d’Ilan HALIMI, des membres de la famille SANDLER, Jonathan et ses fils Aryeh et Gabriel, de la petite Myriam MONSONEGO, de Sarah HALIMI et de Mireille KNOLL, sans oublier les victimes de l’attentat de l’Hyper Cacher. Certes le Président de la République Emmanuel Macron, dans un discours fort et clair, prononcé au CRIF face aux grands responsables de la Communauté juive, a dénoncé l’antisémitisme. Monsieur le Président réussira-t-il à freiner et à réprimer, comme il se doit, ce tsunami de haine que rien ne semble plus pouvoir arrêter ?

Nous ne pouvons qu’en douter !

Notre peuple peut-il encore se remettre totalement entre les mains de pouvoirs qui, malgré leurs déclarations bienveillantes envers les Juifs de la République, ont les uns après les autres, tous échoué et révélé leur totale incapacité à éradiquer l’antisémitisme, gangrène devenue quotidienne dans la France de René Cassin. Emmanuel Macron n’est-il point le premier à le reconnaître ? «Et cette litanie que je viens de reprendre c’est notre échec. Trop d’indignation. Trop de mots. Pas assez de résultats.». C’est la raison pour laquelle, nombreux sont ceux qui, parmi notre communauté, expriment leur scepticisme face à des mesures qui, une fois encore, risqueront d’avoir l’effet d’un coup d’épée dans l’eau.

La manifestation du 19 février dernier n’a point reçu l’écho attendu. Cet échec témoigne probablement d’une usure de la conscience républicaine française peu amène à s’ouvrir à la connaissance véritable du fait sioniste et désireuse, encore, d’occulter la honte de sa collaboration avec le régime nazi. Il semble, en effet, qu’au-delà de la question de la résurgence virulente de l’antisémitisme depuis la Seconde Guerre mondiale se pose celle de la connaissance du Juif de l’après-guerre, fier de sa Tradition, de son Histoire et de sa Pensée.

A vrai dire, que connaissent les Français du Juif français qui, sans cesse fidèle aux principes et aux valeurs de la France, aime Israël dont il se sent solidaire de la même manière, même s’il n’aspire point, toujours, à y faire son Alyah. Cette double allégeance suscite, à n’en point douter de nombreux malentendus pour ne point dire une suspicion d’affiliation au sionisme considéré trop souvent comme colonialiste. Ainsi, les insultes à caractère fortement antisémite, sous couvert d’antisionisme, doivent être l’occasion d’un grand débat dans la société française dont vous pourriez être l’initiateur principal.

Je ne suis point sans savoir que votre fonction de Grand Rabbin de France ne vous permet point d’encourager l’Alyah de nos frères en Erets Israël, la terre promise à nos Patriarches Avraham, Isaac et Jacob et ne me permettrai donc en aucune manière de vous en parler. Toutefois, il m’apparaît qu’il vous incombe, en tant que Grand Rabbin de France, de relever d’ores et déjà le défi d’une meilleure connaissance de l’Histoire du Sionisme au sein de la société civile française ignorante de l’ampleur historique de la Création d’Israël en 1948, trois ans à peine après la libération du camp de la mort d’Auschwitz.

Qui pourrait le faire si ce n’est les plus hautes instances officielles représentant le Judaïsme de France ? Le Sionisme est loin d’être une affaire purement israélo-israélienne. Votre combat pour faire reconnaître le Sionisme comme un mouvement de libération nationale parmi l’ensemble des Français s’avérera bénéfique pour les Juifs français, la France et Israël.

Dans le Journal «La Croix» (19/02/2019), à la question : «une manifestation comme celle du 19 février peut-elle être efficace ?», vous répondez très justement, Monsieur le Grand Rabbin, qu’«Elle est importante pour montrer que l’antisémitisme n’est pas que le problème des Juifs, mais de toute la société. Au moment des assassinats à l’école de Toulouse, en 2012, ce sont les juifs qui ont manifesté. Mais il s’agit d’un problème de société. On le voit bien avec l’agression contre Alain Finkielkraut. Au-delà de ceux qui l’insultent, des personnes présentes alentour sont passives, ne bronchent pas. Leur passivité les pousse à être soumises à la violence».

C’est la raison pour laquelle il me semble opportun, après les propos du Président de la République Monsieur Emmanuel Macron : «D’abord nommer le mal, qui ne voit que l’antisémitisme se cache de plus en plus sous le masque de l’antisionisme» d’engager désormais, dans le cadre d’un puissant mouvement intérieur, un débat national quant à la question du Sionisme et d’instaurer, sous votre égide, une semaine de rencontres intensives ouvertes au plus grand public ayant pour thème «antisémitisme et antisionisme», «Pourquoi l’antisionisme équivaut à l’antisémitisme» où les intervenants de tous bords, de France et d’Israël, viendraient exposer leur thèse.

Le temps est venu d’écrire, après la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle page de l’Histoire des Juifs de France. Rappelons que le Grand Rabbin de France Jacob Kaplan, l’une des plus grandes figures emblématiques du Judaïsme français, déclarait courageusement, après l’attentat de Copernic: «Nous sommes entrés dans une phase de l’histoire où l’antisionisme devient masque de l’antisémitisme. Depuis Auschwitz, l’antisémitisme heurte la mentalité française, mais l’antisionisme, par contre, lui offre la possibilité de se donner bonne conscience en s’attaquant aux juifs (…). Lutter contre cet antisionisme est notre devoir le plus urgent. Accomplissons-le sans crainte, conscients en agissant ainsi de rester fidèles à la tradition française d’humanité et de justice. (Synagogue de la Victoire 17 octobre 1980).

Veuillez agréer, Monsieur le Grand Rabbin, mes salutations les plus distinguées,

Haïm Ouizemann

Ashkelon,

Israël