Vous voilà candidat du Parti socialiste à l’élection présidentielle. Votre victoire en mai prochain est très improbable car aucun sondage ne vous qualifie aujourd’hui pour le deuxième tour. Mais qui peut prétendre qu’elle est pour autant impossible ?

Ne sommes-nous pas entrés dans l’ère de l’inattendu, dont votre désignation est le dernier en date des symptômes ? Vous êtes en tout cas déjà, bon gré ou malgré qu’on en ait, le successeur des présidents Mitterrand et Hollande dans la lignée des candidats socialistes. Cela compte.

N’auriez-vous aucune chance de l’emporter que votre candidature influerait malgré tout sur le climat de notre pays dès lors que vous représentez un grand parti. Cette situation vous confère des responsabilités. Avant de vous les exposer, permettez-moi de me présenter en quelques mots pour vous apprendre d’où je vous interpelle.

Si je n’ai pas voté pour vous dimanche dernier, n’ayant pas participé à ce scrutin, je compte ou ai compté avec vous quelques amis en commun.

Michel Rocard, dans l’orbite duquel nous avons tous deux gravité, mais avec quelques années d’écart. Les membres du club Forum, où vous ne m’avez pas plus remarqué que je ne me suis alors aperçu de votre existence car les provinciaux y étaient un peu tenus à l’écart et surtout j’ai quitté le « circuit » avant votre affirmation.

Les rocardiens historiques, au premier rang desquels mon ami Pierre Brana, dont nous avons été tous les deux les collaborateurs et qui me parle encore de vous avec beaucoup de sympathie quand je vais chez lui en vacances (comme il le fait aussi de Manuel).

Bref, si je n’ai pas voté pour vous je vous connais assez bien, même par personnes interposées, pour ne pas vous réduire à une caricature. Pour tout vous dire, malgré ce que j’ai entendu la semaine dernière, je ne vous prends pas pour le nouvel avatar de Ben Laden.

Je sais que vous n’êtes pas antisémite. Pas même antisioniste dans la mesure où vous ne remettez pas en cause l’existence de l’Etat d’Israël, au contraire de l’extrême-gauche.

Pour autant votre image est entachée d’ambiguïtés qui ne sont pas exclusivement dues à l’esprit polémique de vos concurrents, et cela doit vous conduire à vous interroger.

Tout ce qui s’est écrit sur votre complaisance envers le communautarisme ou l’islamiste et sur votre supposée antipathie pour Israël ne l’a pas été seulement par l’équipe de votre concurrent. Bien loin de là.

Beaucoup de mes amis, toujours intelligents et souvent de gauche, l’ont fait eux aussi, avec sincérité et sans esprit partisan, et me confient qu’ils ne voteront jamais pour vous. Ces amis sont juifs. La communauté juive de France vit aujourd’hui dans un mal-être incompris de la majorité de nos concitoyens, mais dont vous pourrez vous faire une idée si vous lisez l’ouvrage de Serge Moatti Juifs de France, pourquoi partir ? (éditions Stock).

L’antisémitisme monte dans notre pays et rend la vie quotidienne des juifs de plus en plus pénible. Les enfants juifs ont déserté l’école publique où leur sécurité n’était plus assurée. Certains quartiers sont interdits aux juifs, territoires perdus de la République ou plutôt territoires perdus de la Nation.

Il n’est jusqu’au problème du Proche-Orient qui empoisonne l’atmosphère. Je peux comprendre, au moins en ce qui me concerne (je ne suis le porte-parole de personne), que soit condamnée par beaucoup, et notamment par tous vos soutiens, la situation actuelle des territoires, mais encore faudrait-il que la même attention au respect du droit international et à la nécessité d’une paix juste et durable se manifeste quand il s’agit du Tibet, de la Crimée, de l’est de l’Ukraine, du Haut-Karabagh (je vous délivre une liste non exhaustive), sans quoi les contempteurs ne sont pas pour le droit international, ils sont en réalité tout bonnement et rien que cela contre l’Etat juif.

D’autre part, chaque Etat a le droit de se défendre contre ses voisins bombardant ses populations civiles. Quand Israël s’y est résolu à l’été 2014 – et pas de gaieté de cœur – en intervenant à Gaza, les juifs français ont vécu un grand moment de solitude en découvrant que leurs compatriotes déniaient ce droit à un pays qui se trouvait pourtant attaqué.

D’où ce malaise, monsieur Benoit Hamon. Que votre directeur de campagne, Alexis Bachelay, ne risque pas de dissiper en déversant sur les réseaux sociaux une haine d’Israël qui n’entre pas dans les gènes du Parti socialiste mais dans ceux de l’extrême-gauche.

Comment écrire décemment, comme l’a pourtant fait ce député, qu’Israël est pire que ne l’était l’Afrique du sud au temps de l’apartheid ? Sait-il ce qu’était ce régime monstrueux, qui torturait, assassinait, pratiquait un racisme institutionnalisé ?

Et sait-il qu’Israël, malgré ses imperfections et ses défauts, qui sont malheureusement le lot de toutes les sociétés humaines, a donné, au contraire de ce qu’ont subi les noirs sud-africains, la citoyenneté et le droit de vote aux arabes, nommé certains d’entre eux à des postes importants ?

A-t-il entendu dire qu’un juge arabe a condamné à la prison un président d’Israël ? Que ce dernier a même été remplacé par un président par intérim qui était arabe ?

Vous comprendrez donc pourquoi votre victoire, vécue par la plupart des juifs comme une gifle, nourrit le mal-être de la communauté, qui se sent de plus en plus abandonnée par la société française. Il est désormais de votre devoir d’y remédier.

Personne ne vous réclame de promettre le transfert de l’ambassade de France à Jérusalem. Pas même de dire du bien du Premier ministre israélien (et même, pour vous l’avouer, j’en serais pour ma part un peu marri). Juste de délivrer un message clair et amical et de donner des signes pour qu’aucun Français ne se sente plus comme étranger dans son propre pays.

En rassurant les juifs, vous n’y gagneriez rien d’un point de vue électoral. Cette communauté représente moins d’un pour cent des électeurs inscrits. Les ambiguïtés de la gauche ont fait qu’elle vote désormais à droite (ce qui ne fut pas toujours le cas), et rien n’annonce de ce point de vue-là un grand bouleversement en avril prochain.

Simplement, vous donneriez un autre sens à votre candidature : celui de l’unité nationale bien sûr, comme il le convient pour un candidat à la présidence de la République, mais aussi celui du refus des exclusions, comme il le convient pour un candidat de gauche.

Vous dites vouloir lutter contre les stigmatisations. C’est parfait. Le temps est justement venu pour vous de le faire contre celle qui, bien que ne venant pas naturellement à l’esprit de vos soutiens, n’en est pas moins pour autant bien réelle – comme d’autres, il est malheureusement vrai, mais, je vous le rappelle par la présente, pas moins que celles-là.

Votre réponse nous dira à tous, qui que nous soyons, quelle est l’ambition de votre candidature et surtout dans quel pays vous ambitionnez de nous faire vivre.