Dans un folio talmudique, les disciples des sages voulant glorifier leur pays d’origine, même quand ils durent s’exiler en Babylonie avaient dit une phrase unique en son genre : l’air d’Eréts Israël rend intelligent (Awirah shél Eréts Israel mahkim)…

Moi je dirai cela autrement : en Israël, c’est un ciel toujours bleu et un soleil rayonnant.

C’est ce que je constate en ouvrant les yeux au premier matin du séjour. Il fait beau, la mer est à nos pieds. Mais en ce mois de mai il n’y a pas encore cette clameur de bruyants touristes du mois d’août, issus des banlieues parisiennes. Le vent souffle sans être très fort…

Devons-nous aller à la mer de suite ou nous promener à Tel Aviv ? La ville blanche un samedi, c’est difficile. Nous jetons notre dévolu sur un petit village, kfar Witkin où Danielle avait, l’année précédente, savouré une pizza unique, paraît il, en son genre.

Après maintes demandes, maintes traversées de petites localités, nous finissons par trouver le lieu en question. Et en effet, il s’agit d’un village agricole où la proximité des vaches laitières et surtout de leurs émanations de gaz ont indisposé les riverains, et notamment la pizzeria qui se nomme Pizza Shabbetaï.

Par chance, au moment de notre arrivé, ce n’est pas encore la grande affluence des familles de jeunes Israéliens qui arrivent avec leurs bébés. Oui, j’ai rarement vu autant de nourrissons dans un restaurant. Et les pizzas, remarquables par leur pâte fine, leurs recettes et autres, sont succulentes. Pas une trace de viande dans et établissement, tout est halavi, laitier, et les vaches, si nombreuses dans les étables voisines, sont là pour l’attester.

On commande les pizzas à la taille et aux ingrédients. Ayant eu peu d’appétit, on prend une taille moyenne de pizza et de la bière israélienne en pression. Une jeune américaine vient prendre la commande. C’est une charmante demoiselle qui travaille pour financer ses études, comme cela se fait en Israël.

C’est tellement bon qu’on commande une autre pizza à emporter. Vingt minutes plus tard, elle arrive empaquetée dans une boîte. Mais ce n’est rien par rapport aux autres pizzas qui passent sous notre nez, elles sont destinées à dix personnes au moins.

De retour à Natanya, nous avons le loisir d’admirer les petits mochavim avec de coquettes petites maisons, des jardinets proprets mais aussi de vastes orangeraies bien alignées.

On oublie souvent de dire que les Juifs ont fait refleurir le désert, asséché les marais, défié au péril de leur vie la malaria et résisté aux actions terroristes de leurs voisins. Aujourd’hui, c’est très facile de revendiquer un territoire que d’autres ont mis à profit et mis en valeur.

Le soir venu, je croise des fidèles sortant de la synagogue voisine, pour se rendre chez eux réciter la prière de la havdala. Petit à petit, les magasins d’alimentation rouvrent mais impossible de trouver la moindre pita qui ne sortira du fournil que le lendemain.

Là aussi les Juifs sont uniques en leur genre : ils ont du temps une conception bien à eux. Franz Rosenzweig, Abraham Heschel et Emmanuel Levinas ont souligné cette spécificité : le Juif insère dans le temps qui passe une dose d’éternité.

Ceci est patent dans l’Etoile de la rédemption de Rosenzweig mais encore plus dans The Shabbath and its meaning for the modern man de Heschel. Le jour du Shabbat n’est pas un jour comme les autres. La temporalité est autre, et c’est ainsi que les Juifs religieux y investissent une durée peu commune aux autres jours de la semaine.

En Israël, quand j’observe le soleil couchant le samedi, je pense à ma ville natale d’Agadir où mon père me conduisait à la synagogue chez son neveu, le Dayyan de la ville, le défunt grand Rabbin Yehouda Chetrit, futur rabbin d’Afoula en Israël.

L’enfant que j’étais était terrorisé par le ciel rougeoyant. Mon père me parlait de ce folio talmudique où l’on dit reconduire les damnés dans leur enfer, rougeoyant comme une fournaise solaire…

(Prochaine lettre d’Israël III : Dans le souk ancien de Natanya)