Holon, le 5 janvier.

Ma chère petite soeur…

Tu veux des nouvelles.

Que te dire ?

Cette nuit, comme les quatre nuits précédentes, un homme traqué va mal dormir, terré comme un rat dans un quelconque sous-sol de Tel Aviv ou d’ailleurs.

Cet homme est un assassin. Les options qui s’offrent à lui sont multiples, mais soucieuse de ne pas lui avancer la moitié du commencement d’une seule idée qu’il n’a pas encore eue, ni à lui, ni aux émules qu’il ne va pas manquer de faire, je me garderai bien de les énumérer.

La police qui l’a identifié assez vite attend patiemment qu’il sorte son nez de son trou et je ne donne pas cher de ses lendemains.

Cet assassin s’est installé vendredi sur un banc de Dizengoff et il a attendu que les bars fassent le plein.

En général le vendredi il ne faut pas attendre longtemps, mais ce vendredi, il pleuvait et il faisait froid. Quand les terrasses ont été bondées de courageux charmants, il est entré dans un petit supermarché bio, un de la chaîne précisément qui l’employait, “tu vois maman que même le bio c’est dangereux”, il a choisi des fruits secs, des noix, des pistaches, chaque journaliste y va de sa noisette, qu’importe, le sachet qu’il a rempli, il l’a vidé avant de le retourner sur sa main, puis il a extirpé de son sac l’arme de son père qu’il avait placée à côté d’un Coran très très alternatif comme disaient mes collégiens français d’autrefois, quel curieux rapport au livre quand on y pense, avant de sortir canarder le bar d’en face ou d’à côté, ou tous les bars, je ne sais plus.

Parmi ces bars, un bar gay paraît-il. Ah bon. Qui ne connaît pas Tel Aviv ne peut comprendre. A Tel Aviv, tu vois un bar et tu t’installes. S’il est tenu par des gays, il est tenu par des gays. S’il est tenu par des hétéros, il est tenu par des hétéros. Tu t’en fous. Toi, tu veux juste te boire un petit afuh en terrasse et qu’on te sourie.

Enfin je crois. Moi en tout cas, c’est comme ça que je me comporte.

L’assassin a tué des gens que je ne connaissais pas. Je m’en veux de ces larmes de soulagement qui me sont venues quand j’ai su que je ne les connaissais pas. Je donnais un cours à une rue de là ce vendredi. En m’y rendant j’avais croisé en terrasse des copines de Pauline. Cette angoisse qui m’a prise. Quelques coups de fil et le ”jusqu’ici, tout va bien” comme une pensée honteuse. Peut-être que je ne les connaissais pas, mais aujourd’hui je les connais et je les pleure. Cet écrasant sentiment de deuil.

Après avoir fait couler le sang, l’assassin a fui. Des passants l’ont poursuivi mais il a réussi à leur échapper. On n’est pas armé à Tel Aviv. Personne n’a rien pu faire. Il aurait pris un taxi, aurait peu roulé, aurait tué le pauvre chauffeur. On ne sait pas grand chose en vrai.

Les scènes qui ont suivi ont été surréalistes. Après l’attaque parisienne jumelle, les forces de police françaises se sont déployées à la romaine. Policiers groupés en rangs serrés derrière leur muraille de boucliers. Formation impériale. En tortue. En quinconce.

A Tel Aviv au contraire, on a vu les Gaulois du village se jeter dans l’action… à la gauloise. Echevelés, arme au poing, dans tous les sens. Avec sur chaque visage la détermination farouche de ceux qui n’ont peur que d’une chose, que ce soit le voisin qui le trouve le premier, laissez-le moi, laissez-le moi.

Tu m’étonnes qu’il se soit planqué dans son trou et qu’il n’ait plus moufté, l’assassin.

J’ai lu dans la presse française qui n’en rate pas une que la ville était inquiète et que les Telavivi restaient cloîtrés chez eux. Ils nous ont pris pour des Bruxellois je crois. Tant que la presse étrangère confiera l’information à des ressortissants qui ne parlent pas la langue locale, son information restera ressortissante et expatriée. C’est-à-dire décalée (je suis gentille).

La réalité comme d’habitude est autre.

La vie continue, tout pareil. Triste, mais tout pareil. Nous ne sommes pas à un fêlé près. Non, nous n’avons pas fermé les écoles, ni rien. Hier soir, avec mon amie Patricia, nous avons souri en nous installant en bordure de rue sur notre terrasse de resto à Dizengoff “Mamma mia, nous sommes vraiment aux meilleures places”, mais ça, c’est parce que Patricia est française.

Avec les Israéliens, on ne relève même pas. Je continue à donner mes cours tout pareil. J’ai lu quelque part que notre ministre de l’éducation avait même proposé un marathon nocturne samedi soir. Je ne sais pas s’il a eu lieu, ce jogging pied-de-nez, mais j’ai bien aimé l’idée.

Comprends bien. L’organisation d’un jogging géant est la manifestation la plus foutoir qu’il soit possible d’imaginer. Pour montrer qu’on n’est pas inquiet, on peut difficilement faire mieux. Pourtant Dieu sait que je n’aime pas ce type, mais là, sur le coup, je l’ai trouvé drôle. Idiot, mais drôle.

Evidemment, pour des Français nouvellement installés ici, l’idée est surréaliste. A la française on a dit, ils sont totalement passés à côté du message subliminal. “Un jogging ? Et pourquoi pas une zumba ?” Ne ris pas, je l’ai lu, ce commentaire… “Couah ?? Un fou en liberté se balade et celui-là veut qu’on aille se geler les miches en nocturne précisément là où il est peut-être en embuscade, pour tous nous tuer ? Ce type est fou!” Bon, ben tu vois, ça, c’est une réaction franco-française, hashtag je cours pour résister. Au secours.

Le fait aussi qu’on va le prendre vivant sauf extraordinaire. Ce qui agace ici, vraiment, c’est juste de penser que dans un mois dans un an, il servira probablement de monnaie d’échange contre les corps de nos deux garçons détenus depuis la dernière guerre par nos cruels voisins.

Soit. En attendant, nous connaissons son nom, son visage. Ce n’est pas la police d’ailleurs qui l’a identifié pour tout dire, non, c’est son père qui a appelé. Les mauvaises langues disent que la famille craint pour sa maison. Va savoir. Ce n’est pas que nous soyons des ingrats, mais ils essaient de nous convaincre que leur fils est un fou irresponsable qu’il n’est pas. Moi, je me moque de leur maison. J’aurais préféré qu’ils éduquent mieux leur fils et qu’ils s’inquiètent avant. Je les plains (pour leur fils, pas pour leur maison).

Comme je remercie cette autre famille arabe de Jérusalem qui a appelé ce matin la police pour prévenir que son fils s’était armé aussi et était en route pour le bord de mer avec sensiblement le même but macabre que le premier. Le deuxième jeune homme a été arrêté à 11h ce matin, avant de nuire. Il n’y a pas d’amalgame en Israël, il n’y a que des Israéliens. C’est bien simple, je ne sais même pas comment ça se dit en hébreu, amalgame.

Je me demande si je ne vais pas entrer en résistance moi aussi. Passer du bio au vegan…

Ta nièce est sortie samedi soir. (Vendredi, elle était fatiguée, elle est épuisée quand elle rentre de l’armée). J’ai fait ma Française, oui, parce que je fais la belle, mais j’ai quand même parfois des relents d’angoisse.

– Tu sors ce soir, chérie ?

– Oui.

– Tu vas où ?

– Dizengoff, Ibn Gvirol.

– Tu es sûre que c’est une bonne idée ce soir ?

– Mais oui, pourquoi ?

– Il y a quand même un malade en liberté…

– Ma petite maman… Tu penses vraiment qu’il n’y en a qu’un ?!

– Evidemment, vu sous cet angle. Mais celui-là est armé…

– Maman !!!

Voilà. A ce jour, je ne pense pas qu’on puisse dire grand chose de plus de la situation.

Prends soin de toi chérie.