Lettre de Mit’hat Frashëri à Saadi Levy : Quand les méthodes de l’Alliance Israélite Universelle étaient prises comme exemple de réussite par le Congrès linguistique albanais d’Elbasan en 1909.

Mit’hat Frashëri (1880 – 1949), patriote et homme politique albanais, envoyait, en septembre 1909, depuis la ville albanaise d’Elbasan, une lettre à Saadi Levy, directeur de publication du « Journal de Salonique », pour lui exprimer les plus grands éloges concernant les méthodes de travail de l’Alliance Israélite Universelle et sur lesquelles le Congrès linguistique albanais allait s’appuyer.

Ledit document a été publié en UNE du Journal de Salonique, le dimanche 12 septembre 1909. Voici, ci-dessous, son contenu :

Elbassan, le 8 sept. 1909.

Mon cher directeur,

Les séances du Congrès se poursuivent avec régularité et avec calme sans dévier de la ligne de conduite tracée par le programme. Mais voici qui va vous surprendre, vous qui vous étonnez fort peu des événements sociologiques.

Pour mener à bien la diffusion de la langue albanaise et de l’instruction parmi nos peuplades, notre organisation a besoin de ressources et d’un plan bien arrêté. Le Congrès a procédé par analogie, et après de mûres réflexions, il a décidé d’emprunter à l’ «Alliance Israélite Universelle» ses procédés de travail.

Cette puissante institution, nul ne l’ignore, a contribué à relever les israélites espagnols de la misère morale dans laquelle ils se trouvaient il y a un demi-siècle. Grâce aux efforts de l’Alliance, les communautés israélites de l’Empire ottoman sont fleurissantes à tous les points de vue : intellectuel, moral et matériel.

Quel plus bel exemple les Albanais pouvaient suivre? D’autant plus que ces exemples nous les avons sous les yeux, sous la main. Une commission fut nommée pour étudier les statuts de l’Alliance Israélite Universelle, son organisation scolaire et professionnelle, ses systèmes de dons et de cotisations, etc, etc,

Tout cela a été traduit en albanais et le congrès s’efforce d’adapter le tout aux mœurs de nos conationaux. Des comités locaux et régionaux seront institués, chargés de recruter des adhérents et de leur faire souscrire des cotisations périodiques. L’idée d’un comité central chargé de diriger toute l’organisation financièrement a été adoptée à l’unanimité.

Comme vous le voyez, les albanais ottomans empruntent aux israélites leurs procédés de travail. De cette communauté d’idées ne peuvent résulter que des avantages pour les deux éléments qui ont l’un pour l’autre une sympathie réelle. Le Congrès rend aussi un hommage absolu à l’Alliance Israélite Universelle et il espère que le niveau de culture des albanais suivra la même ascension que celui des israélites de l’Empire ottoman avec lesquels ils veulent toujours vivre en parfaite intelligence.

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Je profite de l’occasion pour vous donner quelques courtes notes sur la ville d’Elbassan. On ne se dirait pas ici dans une localité éloignée de tout centre civilisé. La ville a une très grande superficie et peut abriter deux fois et demie plus que les 15,000 habitants qu’elle compte aujourd’hui.

Les maisons sont assez coquettes et l’intérieur distribué avec goût. Dans la plupart, le confort est assez grand. Les rues sont assez larges, assez bien pavées et suffisamment entretenues. La verdure est abondante, particulièrement les mûriers.

Elbassan commande à un grand hinterland. Il alimente un grand nombre de localités. Ses principales ressources sont les cocons et les tabacs. Les champs qui convergent vers Elbassan sont très soigneusement cultivés, car les albanais sont de bons agriculteurs.

En ce moment, et, je le dis sans rien exagérer, le calme n’est pas troublé dans la région d’Elbassan. Nous sommes ici hors des zones perturbées et laissez-moi vous confier que cette perturbation existe plus dans l’imagination des gens et des gazettes que dans la réalité.

Si le calme règne d’une façon permanente — et j’ai la conviction qu’il durera toujours — l’agriculture prendra dans notre région un développement considérable. L’agriculture prospérant, tout le reste ira de pair et nous verrons alors l’Albanie marcher de concert avec les parties les plus fleurissantes de l’Empire.

La cause la plus sûre de progrès serait l’amélioration des routes, la création des travaux publics. Mais cette deuxième lettre est déjà longue. Je reviendrai, dans une troisième, sur cette question des travaux publics.

MIDHAT

Source de l’écrit : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1267524m