Holon, le 17 septembre 2017

Mon petit papa,

Tu sais, il y a plus de trois ans que j’écris à ta petite dernière des lettres d’Israël que tu n’as jamais lues. Tu as toujours eu tant de mal à suivre ta grande fille… J’ai passé un bac de maths sans jamais savoir gérer mon compte bancaire, je me suis collé un pinceau dans les cheveux sans jamais vivre de ma peinture, je n’ai pas épousé un docteur ni un avocat, j’ai allumé beaucoup de bougies sans les accompagner d’aucune bénédiction, j’ai tendu un micro pour interroger ce monde que tu nous avais pourtant signalé incompréhensible et comble du comble, j’ai fini par prendre tes trois petits-enfants sous le bras pour partir vivre en Israël sans idéal particulier.

Où je prétends écrire. Et dans la série j’aggrave mon cas, je suis à présent en rade (non ?!) sur les « Lettres à ma sœur » depuis que ladite sœur a fait son alyah. Il faut me comprendre. J’ai dit que j’arrêtais d’être objective, pas que je devenais hypocrite. Décemment, je ne peux plus lui écrire alors qu’elle habite à un pâté de maisons de chez moi. Même si elle reste pour toujours ma petite sœur de France, même à Holon.

Bref. Tout ça pour dire que quand ton fils m’a proposé avec les yeux qui frisent d’embrayer sur les ‘Lettres à mon frère’, j’ai réalisé que celui à qui j’avais vraiment envie d’écrire, c’était toi. (Pardon, petit frère)

Sauf que ma soeur, je lui écrivais parce qu’elle en avait besoin, enfin je veux dire parce que je m’imaginais qu’elle en avait besoin ou même d’ailleurs parce que j’avais besoin de croire qu’elle en avait besoin. Avec toi, c’est plus clair. Si je t’écris, c’est parce que moi, j’en ai besoin.

Oui, oui, tu as bien lu mon père (mon dieu, on dirait que je suis à confesse) je ressens le besoin de t’écrire, moi qui n’ai pas d’idéal à toi qui m’as faite grandir dans cette image fantasmée d’Israël, la perspective ultime de ceux qui étaient revenus de tout. La transmission n’est jamais ce qu’on croit qu’elle est. Et vice versa.

Parce que chez nous, après la guerre il n’y avait pas de connerie de double allégeance qui tienne. Toi, tu étais citoyen d’un pays qui avait buggé, certes, mais ton service militaire, tu l’as fait pour la France parce que tu étais français. Point barre. Ton père avait déjà porté l’uniforme français durant la première guerre mondiale et toi qu’on a sorti de l’école pour te cacher dans un petit village de Haute-Loire pendant la deuxième, la France t’a envoyé sans honte fêter tes 20 ans en Allemagne, la blague. On t’a même rappelé deux ans plus tard pour t’expédier en Algérie. Ah ça, on t’a fait voyager, en fanfare et au pas.

Mais au garde à vous pendant la levée du drapeau, il y avait en toi, j’imagine, cette petite fêlure de ceux qu’on a trahis, la cicatrice des enfants abandonnés, je ne peux pas croire que tu n’aies pas gardé dans un coin de ta tête le souvenir que pendant quelques mois, quelques années, ton pays avait été capable de t’exclure, de te renier, de t’expulser, de te déporter loin de chez toi.

Dis-moi que tu gardais à l’esprit, même si tu étais tout petit alors, que pendant quelques mois, quelques années, par un étrange cafouillage pseudo-historique, toi et les tiens n’aviez plus été français. Pendant quelques mois, quelques années, sans se soucier de votre ressenti personnel, de votre degré de foi, de votre croyance propre, au seul motif que vous partagiez une mémoire d’exil et respectiez une force rédemptrice énoncée dans un très vieux livre de sagesse, et encore, pas tous, on vous avait exclus, reniés, expulsés, déportés loin de chez vous, loin de votre vie, loin de toute vie. Déportés, merde.

Mon père… Tu m’as faite grandir dans cette image fantasmée d’Israël, la perspective ultime de ceux qui étaient revenus de tout. Il a fallu que je vienne vivre ici pour découvrir les matcot (ces inénarrables raquettes de plage) et les Juifs de Tel Aviv. Parce que chez nous, Israël, c’était aussi loin et fantasmé que les douces-amères Espagne et Turquie de notre légende familiale.

L’Espagne et la Turquie, c’étaient des racines ancrées dans notre passé. L’Espagne, c’était notre langue, nos prénoms, nos chansons, l’exil. La Turquie, c’était notre mémoire, notre sucre, nos borecas, notre vignoble perdu, l’exode encore. Israël, c’était tout à la fois une racine ancienne, très très ancienne, genre millénaire, que nous sommes les seuls avec les antisémites à ne pas trouver abstraite, et la possibilité d’une racine nouvelle. Israël, c’était tout à la fois la mémoire immuable du temple détruit, des 40 ans dans le désert et des fioles miraculeuses, la libération de l’esclavage et notre rêve d’avenir avec le cousin Robert et l’an prochain à Jérusalem.

L’Espagne et la Turquie, on nous en avait arraché de force et on n’y retournerait pas parce qu’on a sa fierté, Israël, on fantasmait d’y aller parce que c’étaient la force et la fierté retrouvées. Nous, quoi.

Cette image fantasmée d’Israël, l’espoir ultime de ceux qui étaient revenus de tout, nous la partagions avec nos visiteurs. Notre maison était la plaque tournante chaleureuse et exotique, l’escale tendre de tous les émigrants marocains de la famille en partance pour le rêve israélien. A Marseille, il y avait le camp d’Arénas et la banquette lit de notre salle à manger où furent conçus nombre de petits Israéliens en devenir.

Tu te souviens, l’an prochain à Jérusalem, à la maison, celle qui le disait avec le plus de conviction, c’était ma mère. Faut dire qu’elle avait une sérieuse raison de vouloir sortir du fantasme et rejoindre la réalité, enfin surtout rejoindre sa petite sœur qui était partie vivre l’idéal communiste du kibboutz avec son mouvement de jeunesse en renvoyant à son père le billet de retour de son voyage, ce qui était aussi romantique que frustrant. Tu fus complice, j’en suis sûre, toi qui avais abrité le transit de ta petite belle-sœur rebelle en partance pour son destin. Du coup d’ailleurs, pour nous, ce ne fut plus l’an prochain à Jérusalem, mais l’an prochain à Karmyia, le kibboutz près d’Ashqelon sur la route de Gaza où s’était installée la ravissante au milieu des champs de cotons et des orangers.

Ma jolie tante du kibboutz a été ma première correspondante, ma correspondance d’enfance. Je vivais avec délices l’arrivée de ses toutes petites enveloppes au liseré oblique bleu et rouge by mail, je me souviens avec quelle délectation je dépliai le papier craquant du bout du monde sur lequel elle alimentait le rêve en dessinant des fleurs que je ne connaissais pas pendant les pauses de son usine de couvertures.

Et comme chez nous, on a le fantasme tenace et que c’est tout le monde ou personne, ma mère a attendu 13 ans avant de revoir sa petite soeur…

Rien que d’en parler, je me sens nostalgique et très très stupide… Le fait est que je l’appelle moins depuis qu’elle se mange moins de roquettes. Tu sais quoi, je lui téléphone demain et je vais la voir cette semaine. Mince.

Prends soin de toi, mon père.