Holon, le 7 janvier 2018

Mon père…

On commence super bien l’année.

Un projet de loi prévoyant l’activation de l’option peine de mort contre les terroristes a été déposé et approuvé à 52 voix contre 49 cette semaine à la Knesset. Idée fumeuse de Liebermann. Applaudie par Netanyahu. Soit. Qui sont les 50 autres ? Je viens encore de me faire surprendre en flagrant délit de niaiserie et j’ai juste envie de mourir.

Je croyais sincèrement que la peine de mort n’existait pas en Israël. Comme tout le monde, je pensais que Eichmann était le seul à avoir jamais été exécuté ici et je suis même carrément de ceux qui pensent que son exécution était une erreur. Le genre de sanction qui ne ramène personne et ne nous grandit pas.

La peine de mort en Israël existe donc et Eichmann n’est pas le seul condamné à avoir été exécuté. A ce détail près que le second condamné, qui fut aussi le premier, était innocent du crime dont on l’accusait. Le capitaine Meir Tobianski, injustement accusé de trahison, fut fusillé en 48. Un officier jugé et exécuté à tort en 48, comment se fait-il que je n’en aie jamais entendu parler ? Cet officier réhabilité, comment n’a-t-il aucune école, aucune rue à son nom ?

J’y suis donc allée de mes petites recherches. La peine de mort en Israël a été officiellement abolie en 54 en ce qui concerne les meurtres de droit commun, mais elle est restée active pour le crime contre l’humanité, le génocide et la trahison.

Le tout avec la bénédiction si je peux dire des orthodoxes, mais assorti de conditions juridiques l’interdisant dans les faits. Ainsi, cette peine, qui ne peut se décider qu’à l’unanimité d’une formation martiale de trois juges militaires, n’a plus jamais été requise depuis le cas Eichmann.

La nouvelle loi prévoit de ramener la décision à la majorité, donc à deux voix et de l’ouvrir aux crimes terroristes. Ce n’est pas que cette proposition soit vraiment une surprise.

Il y a trois ans de cela, du temps où j’écrivais à ta plus jeune fille, je me souviens, j’avais déjà été perturbée, après les attentats de janvier 2015 en France, de lire sur internet les appels à la vengeance de la foule virtuelle qui réclamait du sang. Et ces appels se multiplient depuis tout autour du monde.

Voilà qu’aujourd’hui, l’élargissement de la peine de mort est officiellement débattu ici, à Jérusalem. Pour les tueurs aveuglés et aveugles, ces traîtres à leur humanité, ces sanguinaires sans remords, pour tous ces désespérants de la terre. Certes. Mais la mort ?

Parce que refuser la peine de mort, c’était dire non à l’exécution d’innocents, peut-être ? Naïve que je suis, j’avais cru comprendre, moi, qu’on s’engageait à refuser d’utiliser la mort pour châtier des coupables. Quelle idiote.

J’ai toujours été à côté de la plaque, maintenant que j’y pense…

Déjà, lorsque j’étais adolescente en France, aux temps bénis de la guillotine, alors que le sujet revenait continuellement sur le tapis, ma position était limpide, j’étais prête à découper en rondelles quiconque toucherait à ma famille. Je n’étais pas encore officiellement végétarienne, mais ça n’excuse rien.

J’étais en paix avec moi-même. A la télé le dimanche soir passaient des téléfilms où Charles Bronson perdait invariablement sa femme et ses enfants dans d’atroces souffrances dans les premières secondes du film et le farouche justicier passait l’heure suivante à sauvagement ébouillanter, électrocuter, éviscérer, émasculer tout ce qui bougeait autour de lui à la grande satisfaction des familles.

Ces mêmes familles dont les enfants grandissent aujourd’hui avec Liam Neeson s’agitant dans Taken. Comme quoi, rien ne change. Moi qui ne tue pas les insectes, je me sentais vibrer. Hitler ? Je serais allée le trucider dix fois, j’en étais sûre. J’étais une héroïne. Ce que c’est que la manipulation des masses…

Jusqu’à ce qu’en classe de première, un débat soit organisé par notre professeur d’histoire, avec à droite, les pour et à gauche, les contre. Autant dire qu’à gauche se tenaient les intellos de service, les arrogantes filles de bonne famille.

Une d’entre elles a expliqué, on n’est jamais sûr à 100 pour 100 de la culpabilité des gens, alors au nom du doute, on n’a pas le droit de tuer. L’argument a porté. C’est sûr qu’on est toujours à la merci de l’erreur judiciaire.

J’étais bien entendu assise à droite. Je me suis levée. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je lui ai dit, mais alors si tu es sûre à 100 pour 100, tu dis quoi ?

On n’est jamais sûr, a-t-elle insisté avec suffisance.

Mais si ?

Elle a levé les yeux au ciel avec mépris. J’ai continué sans me démonter.

Je vois. Si tu es sûre, tu es pour. Donc en vrai, tu es pour. Pourtant toi aussi tu vas mourir. Et moi aussi. Nous allons tous mourir un jour. Même si nous restons innocents. Alors pourquoi est-ce que ce serait une punition ?

Je me suis rassise. La prof me regardait avec un drôle d’air.

Oui, a dit une de mes copines de banc. Mais si quelqu’un te menace ?

Je riposterai sans doute mais ça n’a rien à voir avec la peine de mort. C’est de la légitime défense.

Et si on touche à tes frères ? A ta petite soeur ?

Je me suis entendue répondre. Je les vengerai et je me tuerai ensuite. Parce que je ne survivrai sûrement pas à l’idée d’être devenue un assassin. Mais une fois encore, ce n’est pas la peine de mort. C’est une vengeance personnelle. (Et un suicide, ok)

Pour qu’il y ait peine de mort il faut qu’il y ait bourreau. Un fonctionnaire de la mort… Avec son pain retourné chez le boulanger… Quelle horreur. Sans compter que la mort ne peut pas être une punition. C’est ridicule. Ou alors on est tous destinés à être punis. Et c’est injuste.

J’ai croisé le regard de la prof qui n’avait toujours rien dit. Elle ne souriait pas.

Dis-moi un peu… Tu es sûre que tu t’es mise du bon côté, toi ?

Écoute-toi. Tu es contre. Et tes arguments sont les seuls vrais.

Mon père… Tu aurais fait quoi à ma place ? Je me suis levée et je suis allée m’asseoir à la gauche des péteuses de gauche. Aujourd’hui encore, je demeure persuadée que ce voyage de 50 centimètres est celui qui m’a le plus décoiffée. Probablement même celui qui m’a menée le plus loin.

Le fait est que, comme la plupart d’entre nous, en vrai de vrai, je suis incapable d’un acte violent, même en cas de légitime défense. Quand j’ai croisé Klaus Barbie à Lyon en 87, je n’ai ressenti contre ce monstre aucune pulsion d’aucune sorte, rien qu’un immense dégoût.

Une irrépressible envie de gerber qui ne me quitte plus. Ce qui explique le petit seau avec serpillière qui était dans nombre de mes dessins pendant un certain temps et que je vais sans doute ressortir. La peine de mort, où qu’elle se pratique et pourquoi, m’apparaît plus que jamais comme une aberration et la délirante absence de créativité des assassins modernes n’y change rien.

Quant au fait d’imposer à notre jeunesse végane la responsabilité des mises à mort, c’est bien simple, l’idée seule me révulse. Me terrorise.

Si j’ai bien compris, il faut encore deux ou trois votes pour que la loi passe et c’est loin d’être plié, d’autant que ses plus farouches opposants sont précisément les militaires. Mais si elle passe, c’est dit, les barbares auront gagné. C’est comment, déjà, la phrase de Harari ? « L’homme-Dieu sera pire que le pire des dictateurs » ? Faut que j’aille lire Homo Deus…

Prends soin de toi, mon père.