Dimanche soir dernier, alors que les urnes livraient à la France les deux finalistes pour l’élection présidentielle, je me trouvais au Mémorial de la Shoah pour participer à la Lecture des Noms des déportés juifs de France. Dans les rangées, tandis que les noms se succédaient, faisant prendre conscience de chaque vie volée, les commentaires se chuchotaient.

Juste derrière moi deux personnes d’un certain âge, très marquées par la solennité de ce moment, échangeaient sur les résultats du premier tour. L’une d’entre elles dit alors « On a pas survécu pour que l’Histoire se répète ». Ces quelques mots ont eu l’effet d’un électrochoc. L’Histoire rattrapait l’instant politique, le marquant d’une lourde gravité.

Mes frères et sœurs, je vous écris sans angélisme, ni amertume. Sans vouloir faire preuve de morale ou de jugement. Je vous écris simplement car je suis inquiet.

Plus de 76 000 de nos Ainés ont été envoyés dans les camps de la mort depuis la France. Seuls 2 500 d’entre eux sont revenus. Ils ont trouvé la force de témoigner, de raconter l’enfer sur Terre à Auschwitz, Birkenau, Maidanek, Treblinka, et Belzec.

Ils nous ont légué leurs souvenirs. Nous sommes devenus leurs héritiers et avons accepté d’être passeurs de mémoires.

Aussi, je vous le demande sans détour : avons-nous le droit de trahir cet engagement du « Plus jamais ça » ? Avons-nous oublié ce que nos Ainés nous ont transmis ? Cette douleur indicible qu’ils ont dignement transformé en message de vie ?

Aujourd’hui, alors que la digne héritière des collabos d’hier est aux portes de la fonction suprême, leurs voix se font entendre. Elles crient « Zakhor, Souvenez vous. Souvenez vous de Si c’est un homme, Souvenez vous de Carpentras [cela fera 17 ans, le 8 mai prochain]. Souvenez vous que même le repos de nos disparus a été troublé, que leurs mémoires ont été bafouées par ceux la même qui soutiennent Marine Le Pen. »

Alors oui, j’entends certains exprimer leurs mécontentements, leurs angoisses, leurs craintes. Se dire que le FN est un moindre mal. Ils sont tentés par un vote de défiance, nourri par la peur. Une défiance vis-à-vis du pouvoir jugé trop mou face au péril du jihadisme et de la radicalisation.

Une défiance aussi, chez certains, envers les institutions de la communauté juive, perdues comme étant trop conciliantes et trop éloignées des réalités du terrain. Des marchands de haine déploient tous leurs artifices sur les réseaux sociaux et n’hésitent pas à mentir pour attirer le vote juif vers l’extrême droite. C’est indigne.

Mes frères et sœurs, peut être avez-vous l’impression de ne pas être écouté. Peut être vous dites-vous que la France a besoin d’un électrochoc. Peut être pensez-vous aussi que les « ennemis de mes ennemis sont mes amis ». A moins que vous vous disiez qu’après tout, si l’extrême droite passe, on partira en Israël…

Cynisme et simplisme se rejoignent dans cette tentation de l’extrême. Dans cette tentation de l’illusion, de la haine, du déshonneur, du pire.

Mes frères et sœurs, je ne vous demande rien, si ce n’est de ne pas oublier nos Ainés, celles et ceux qui savent dans leur chair ce qu’extrême droite veut dire. Ils nous regardent aujourd’hui, en se demandant si nous avons appris de l’Histoire.

Le 7 mai, une occasion unique nous est donnée de les remercier pour leurs vies de témoignages et de les rendre fiers.

Ne la laissons pas passer.