Holon, le premier novembre

Ils s’aiment et la traversée
Durera toute une année
Ils vaincront les maléfices
Jusqu’en soixante-dix.

Ma chère petite soeur,
Au milieu de tout ça, il m’arrive un truc extraordinaire.

Ne me demande ni comment ni pourquoi, mais j’ai su que l’UNESCO, à l’occasion d’une journée du manuscrit francophone initiée par les Ivoiriens, proposait à tout un chacun de publier des textes et j’ai décidé d’y participer.

J’ai envoyé une espèce d’essai sur le bonheur qui dormait dans la mémoire virtuelle de mon ordinateur mort, invraisemblable rescapé du dernier déménagement et de la perte des données qui s’est ensuivie et revanche suprême sur mon karma moisi, ce texte a été illico publié par les Éditions du Net associées à l’histoire.

Ce n’est qu’alors que je me suis rendue compte que la version du texte que j’avais envoyé n’était pas la dernière, mais une écrite il y a 25 ans, en un temps où j’étais jeune et cruche et où internet n’existait pas.

L’éditeur désolé m’a fait savoir qu’il n’y avait plus rien à faire puisque le livre était parti à la publication et que j’en serai quitte pour une mise à jour lorsqu’il serait sorti mais que pour me consoler je pouvais toujours envoyer d’autres manuscrits si je voulais.

Qu’à cela ne tienne, j’ai compilé quelques nouvelles et pas n’importe lesquelles, celles qui sont autant de petits ponts que je jette entre moi, toujours cruche mais plus vieille, et mes beautés de filles quand elles me regardent avec commisération, laisse tomber maman, aujourd’hui, ce n’est plus du tout comme ça.

Je vois bien qu’elles ont l’impression que je viens d’un Moyen-Âge sentimental, déjà, j’ai épousé leur père et elles sont persuadées que leurs préoccupations sont à des années lumière de ce que pouvaient être les miennes à leur âge, de la même façon que j’ai pensé aussi que mes préoccupations étaient à des années lumière de celles de ma mère et que ma mère a pensé que ses préoccupations étaient à des années lumière de celles de la sienne et ainsi de suite depuis le début des temps.

Alors qu’en vrai de vrai, en matière de relations humaines, depuis la préhistoire, rien n’a changé, si ce n’est le décor qui s’est urbanisé et le contexte qui a modernisé les conflits et virtualisé les contacts. Sinon, tout est pareil. Nous, les filles, nous sommes toujours en crinoline dans notre tête, comme le faisait remarquer Bedos du temps où il était drôle, et les chasseurs de mammouths, massue au poing, gardent toujours un œil sur l’entrée de la caverne.

Ce deuxième livre a été pris aussi et je me suis dit magnifique, je suis vernie, ils éditent tout ce qu’on leur envoie.

Mais c’est quoi précisément ce truc ? m’a demandé une copine.
Aucune idée. Attends. Je cherche.

J’ai alors découvert que je concourrais (ciel, c’était un concours ?) pour Israël et je me suis pensée mince, représenter Israël aujourd’hui à l’UNESCO en plein débat sur l’appartenance de nos lieux saints, faut-il qu’ils aient du temps à perdre, autant que ce soit plus engagé.

J’ai réuni les premières lettres que je t’ai écrites, celles qui correspondent hélas au journal de guerre de l’été dernier et j’ai envoyé un troisième manuscrit qui a lui aussi été retenu.

J’ai su par la suite que sur 1000 manuscrits reçus, 300 et quelques avaient été publiés et qu’il était question d’en primer 30 lors d’une soirée de gala à l’UNESCO Paris fin octobre.

Trois semaines avant l’armée, ma petite Julie a fait le voyage pour aller récupérer des exemplaires, des livres et elle m’a ramené aussi le prix qu’a remporté pour Israël mon recueil de nouvelles féminines.

Les amis enthousiastes ont commencé à commander les livres auprès de ces fameuses Éditions du net.

Dans Lettres à ma soeur, j’ai fidèlement retranscrit tes lettres, photos comprises, et les images sont toutes de mon cru, à l’exception du portrait du jeune Matan Gotlib qui est mort l’été dernier à Gaza.

Je dois demander à ses parents leur autorisation pour reproduire la photo de leur fils. Je ne me sens aucun droit de la diffuser s’ils ne le souhaitent pas, même si la photo de ce garçon a fait le tour de toutes nos rédactions. Comment les retrouver ?

Je cherche sur Facebook. La page de Matan existe toujours. Juste, les dernières publications datent du printemps 2014, à commencer par cette photo…

J’affiche les noms de ses amis. Surprise. La plupart de ses amis ont au moins deux amis communs avec moi.

Très troublée, je me demande quels peuvent bien être ces amis communs ? Ces amis communs sont mes enfants.

Matan vient de la ville voisine et ses amis ont été dans les mêmes classes que tes neveux.

Je m’en occupe Maman, dit ma Pauline.

Et elle envoie quelques messages.

Il n’y a plus qu’à attendre.

Ça c’etait hier.

Aujourd’hui, la photo du lumineux Matan s’affiche sur mon écran.

Comment est-ce possible ?

Je lis que Matan voulait voyager.

Comme tous nos soldats, à quelques semaines de la quille, il ne pensait plus qu’à son voyage autour du monde d’après armée. Il en parlait, il en rêvait. Et il est mort à Gaza en voulant aider des enfants qui ont servi d’appât pour lui tendre un piège avec deux autres jeunes soldats.

Alors ses amis ont fait faire des stickers à son effigie, avec les mots qu’il a écrits dans un de ses derniers messages : PEACE YA MAN. Et ces stickers, ils sont allés les coller pour lui tout autour du monde…

Grâce à eux, le sourire de Matan fait depuis l’été dernier le tour du monde.

Le sourire de Matan fait le tour du monde…