Chère Golda,

En 1978, tu nous abandonnais après quatre-vingts années de lutte, toi que Ben Gourion avait qualifiée, en 1956,  de « seul homme de son gouvernement ».

Huit décennies de combat pour l’idéal sioniste, pour la liberté de ton peuple, pour la justice sociale, pour les droits des femmes et des enfants, pour la préservation de la vie.

En 1974, au lendemain de la tragédie de Maalot, où trois terroristes du FDLP, branche de l’OLP, ont abattu à la mitraillette et à la grenade plus de vingt-deux enfants, et blessé plus de soixante autres, tu as eu cet incroyable courage et cette stupéfiante lucidité de dire:

Nous pourrons sans doute un jour vous pardonner d’avoir tué nos enfants. Mais il nous sera beaucoup plus difficile de vous pardonner de nous avoir contraint à tuer les vôtres. La Paix viendra quand les Arabes aimeront leurs enfants plus qu’ils nous haïssent.

Est ce pour cela que tu n’as pas voulu croire à l’imminence de l’attaque à la veille de Kippour 1973 ? Pour ne pas tirer les premiers sur leurs enfants, pour ne pas encore faire couler le sang ? Nous ne saurons jamais vraiment ce qu’il s’est passé dans ta tête et dans ta cuisine ces jours là.

Mais voilà que 42 ans plus tard, nous devons encore une fois, faire face à l’ignominie: des ados et des jeunes filles, transformés par la propagande virale de leurs dirigeants en enfants soldats.

Comment lutter sans perdre notre humanité ? Comment comprendre que le monde entier oublie la Convention de l’ONU relative aux droits de l’enfant, signée pourtant par tous les 193 états membres en 1990 et qui stipule:

Condamner l’enrôlement, l’entraînement et l’utilisation….d’enfants dans les hostilités par des groupes armés, reconnaitre la responsabilité des personnes qui recrutent, forment et utilisent des enfants à cet égard , et rappeler l’adoption du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, qui inclut parmi les crimes de guerre, le fait de procéder à la conscription ou à l’enrôlement d’enfants de moins de 15 ans dans les forces armées nationales ou de les faire participer activement à des hostilités.

Comment admettre que leurs dirigeants, repus des millions de dollars détournés de l’aide généreuse des pays occidentaux et arabes, en viennent à préférer communiquer sur la mort d’un jeune palestinien de 13 ans, blessé dans l’attentat qu’il a commis contre deux autres enfants de son âge, à la seule fin d’un discours haineux incitant à de nouveaux crimes par d’autres enfants, face aux caméras complaisantes des médias à leurs soldes.

Comment, enfin, accepter que notre Knesset puisse servir de tribune, de passe-droit, et de source de revenus à des pseudo parlementaires, agitateurs professionnels, pousse-aux-crimes avérés, honnis même parfois jusque dans leur propre communauté ?

Etait-ce cela ta vision du futur de l’Etat dont tu as signé la déclaration d’Indépendance au soir du 14 Mai 1948 ?

La semaine dernière, j’écoutais à la radio (Galei Tsahal) le témoignage d’une photographe israélienne, qui se promenait, Shabbat, à l’entrée de la Vieille Ville, comme à son habitude depuis plus de vingt ans pour marquer ainsi sa « solidarité » avec les commerçants arabes qui la connaissaient bien. Et qui s’est retrouvée, soudain, face à un Palestinien, armé d’un très long couteau, mais qui, visiblement, l’ayant prise pour une touriste (du fait de ses traits ashkénazes) s’est détourné d’elle et s’est précipité vers un homme âgé visiblement juif, qui venait d’apparaitre au coin de la rue, pour le poignarder et ensuite continuer son effroyable périple vers un second homme qui arrivait là.

Tout en appelant la police elle l’a suivi et photographié, ce qui donnera des clichés impressionnants tant elle est proche de l’assassin. Outre l’horreur de l’acte, son bouleversement s’est aggravé d’un autre fait, passé sous silence par les médias: les commerçants, sur le pas de leur boutique, ont crié au terroriste de partir vite dans une certaine direction pour éviter la police. Et bien évidemment aucun d’entre eux n’aura bougé pour porter secours aux victimes.

Ce témoignage m’a ramené en 1967, en Juin précisément, et à Tunis, où nous vivions. J’avais sept ans, ma grand-mère Rachel, votre portrait craché, chère Golda, vivait avec nous et mon père revenait de la clinique où ma mère venait d’accoucher de ma petite soeur. Quand soudain la foule des émeutiers, cherchant à venger la défaite des armées arabes face à Israël, a déboulé au bout de l’avenue Habib Bouguiba cherchant à lyncher le premier juif de passage.

Derrière nos fenêtres fermées, tremblant de peur et accroché à la jupe de ma grand-mère, je revois encore, par les interstices des volets, notre épicier du coin, celui qui me prenait dans les bras et m’offrait des bonbons, sortir de sa boutique, et montrer du doigt notre immeuble pour indiquer à la foule vers où se diriger, pendant que les soldats de Bourguiba, l’arme au pied, se réjouissaient du spectacle.

Notre salut est venu de la concierge arabe de l’immeuble qui a su dissuader les manifestants de monter aux étages et je dois sans doute la vie à cette femme courageuse, tandis que trois autres juifs n’auront pas la même chance quelques heures plus tard.

Mais ce jour-là, mon père et ma grand-mère, de mémoires bénies, nous ont aussi sauvés. Ils avaient compris, à ce moment précis, que le départ, la rupture avec ce monde là, était inévitable car il devenait impossible de distinguer ceux qui nous protègeraient de ceux qui préféreraient nous voir morts. Et quelques jours plus tard, après avoir récupéré ma mère et le bébé, nous avons rejoint Marseille.

Voilà, l’histoire se répète, sauf que cette fois, nous ne partirons pas et nous devons trouver les moyens de la séparation.

J’aimerais tant, chère Golda, que tu puisses encore nous y aider, nous redonner l’élan et la foi des pionniers et des bâtisseurs, nous consoler pour nos terribles pertes humaines sans commencer à ressembler à nos agresseurs, nous donner la force de rester, pour l’éternité, le Peuple Choisi sur la Terre de la Promesse.

Je t’embrasse.

PS: et si tu pouvais, au passage, embrasser ma grand-mère Rachel et mon père Baroukh, de ma part, je t’en serai éternellement reconnaissant…..