Le rappeur Médine a un rêve d’enfant : chanter au Bataclan. Il a sorti une chanson ce printemps qui le proclame. Qui ira lui demander comment, pourquoi le Bataclan a-t-il fait rêver un enfant né en 1983 au Havre ? Un rêve, ça ne se discute pas, et celui-ci va se réaliser, semble-t-il, puisqu’il va chanter cet automne dans la salle où, il y aura trois ans en novembre, un commando de djihadistes a fait 90 morts et des centaines de blessés.

Evidemment, chanter Jihad et Don’t Laïk sur la scène du Bataclan (il cite nommément Caroline Fourest, entre autres, dans ce titre), cela doit être planant pour lui. Mais ça en irrite certains. En 2014, on voyait encore une photo de lui vêtu d’un t-shirt portant le logo de son album, « Jihad – Le plus grand combat est contre soi-même. » Jihad, dont la première lettre est un glaive de conquête.

En 2005, Médine sortait Jihad, avec un énorme glaive à la place du J. En 2015, son album Don’t Laïk proclamait : « Crucifions les laïcards comme à Golgotha. » Une semaine plus tard, c’était l’attentat de Charlie Hebdo. Il est embêté quand il en parle, il dit qu’il y était allé un peu fort, mauvais timing. Mais il dit aussi que celui qui ne comprend pas la provocation ne comprendra jamais sa manière de parler.

Dès qu’on a appris qu’il allait se produire au Bataclan, des réactions ont fusé, Twitter est fait pour ça. Il faut être le premier à papoter et à tapoter, le premier à avoir en trente secondes la formule percutante. Dans le lot, ce sont les «élus de droite et d’extrême droite» que les médias ont donné gagnants, ce qui a permis de ranger tous les mécontents sous leurs bannières. Et comme d’habitude, de passer sous silence les autres et de les bâillonner.

Pourtant, ces derniers n’étaient pas dénués d’intérêt. Dans Le Figaro, deux avocats de familles des victimes ont publié une tribune réclamant l’annulation de ses deux concerts. Mais on leur oppose, bien sûr, des rescapés qui refusent que le Bataclan devienne un « mausolée » et défendent la tenue de tous les concerts, fidèles à la belle formule « vous n’aurez pas ma haine ». Et ils s’insurgent contre la «récupération politique de l’événement ».

Le Premier ministre s’est voulu apaisant. Cet ancien élu du Havre demande qu’on applique simplement la loi. Laissez Médine chanter. Comme il avait souhaité qu’on respecte la loi quand Dieudonné s’était produit dans sa ville en dépit de la violence antisémite qu’il véhiculait, lançant des appels à la haine que la loi était censée sanctionner.

Les « bêtises de jeunesse » de Médine Zaouiche sont nombreuses, aussi nombreuses que ses ambiguïtés. Certes dans Rue89, en 2015, il reconnaissait : «J’ai parfois été mal renseigné et mal informé. Aujourd’hui, il m’arrive de dire l’inverse de ce que je disais il y a dix ans.» Faisait-il allusion à ses quenelles qu’il revendiquait comme une « provocation légitime », en précisant qu’il s’agissait d’une quenelle « désolidarisée d’Alain Soral », mais pas de Dieudonné ?

Alors super-provocation et second degré ? C’est ce que Médine revendique. A l’écouter, il suffirait d’entendre le contraire de ce qu’il dit. Le sens caché des mots, cacher le sens, le travestir… Finalement tous les fans de Médine devraient adorer Charlie Hebdo. Pourquoi n’est-ce pas le cas ?

A la Fête de l’Huma, en 2014, les organisateurs étaient ravis d’inviter un « rappeur solidaire avec Gaza » pour soutenir la Palestine. Il a chanté Gaza soccer beach, contre les bombardements israéliens sur la plage où jouaient des enfants palestiniens : «Que les sifflets retentissent à l’hymne d’Israël/Que le banc de touche accueille les fesses de Ban Ki-Moon/Que les cartons rouges rappellent le sang des champs de kibboutz/Stop au sionisme ».

Il y a aussi ses fréquentations qui laissent perplexes. Il n’a pas manqué d’aller applaudir, en 2014, la conférence de Kémi Séba (antisémite revendiqué, ex-Tribu K) à la Main d’Or, lequel l’a fait ovationner, d’après Streetpress. On lui connaît aussi des amitiés avec Hosni et Tariq Ramadan, son soutien aux Indigènes de la République.

Mais aussi, plus respectable peut-être, Pascal Boniface, avec lequel il a écrit Don’t panik – « N’ayez pas peur des jeunes de banlieue », un livre sur les préjugés islamophobes (préface d’Esther Benbassa, 2012).

Et, révélation plus troublante encore dans le CheckNews de Libération, ses liens avec une association havraise : « Havre de Savoir ». D’après Valeurs Actuelles, Médine au Bataclan est « plus qu’un rappeur, [c’est] l’ambassadeur d’une organisation controversée » – ce qu’il nie.

« Havre de Savoir » organise une « rencontre annuelle des musulmans du Havre », en compagnie des Frères musulmans et de l’UOIF ». En juin 2013, alors que Médine figurait au programme de la deuxième rencontre des musulmans havrais, cette conférence comptait aussi Nabil Ennasri (que Libération présentait en 2014 comme un chercheur proche des Frères musulmans), Marwan Muhammad, futur directeur de du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), et… les frères Ramadan, Hani et Tariq.

La même année, la page Facebook de « Havre de Savoir » relatait aussi la présence à la rencontre annuelle du rappeur pour présenter son livre, Don’t Panik, et l’année suivante, sa participation à un gala de charité pour Gaza en présentant e rappeur franco-algérien comme son « ambassadeur » et un membre actif.

Dans une démocratie, on ne censure pas les artistes, mais on partage des valeurs. Puisque les patrons du Bataclan n’ont pas trouvé inapproprié de louer leur salle à ce rappeur militant, confus et dissimulateur, peut-être pourrait-on demander à ce dernier, comme le suggèrent des personnalités de gauche comme Laurent Bouvet du Printemps républicain, de se retirer ? Mais comment y croire ? Le Premier ministre Philippe a dit aussi : «La loi ne permet d’interdire que lorsque la programmation causerait un trouble manifeste à l’ordre public.»

Le sens caché des mots, le travestissement de la pensée et l’inversion des textes pour parler de combat et d’injustice, mais jamais de femmes, ni d’amour. C’est probablement pourquoi les lecteurs de Charlie Hebdo ne sont pas des fans de Médine.