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L’État juif appartient (aussi) aux citoyens arabes

On nous répète depuis des années que Netanyahou a abîmé Israël, de l’intérieur comme de l’extérieur : institutions démocratiques fragilisées, société fracturée, ostracisme international. Comment expliquer alors que l’opposition sioniste à Netanyahou (en dehors du parti Les Démocrates de Golan) refuse de constituer une majorité parlementaire qui s’appuierait sur des partis arabes ?

En l’état, il s’agit d’un refus de principe de toute alliance avec l’un d’entre eux, de sorte que l’on est en droit de s’interroger : s’agit-il d’un refus d’intégrer les citoyens arabes au pouvoir et/ou de la crainte de perdre des électeurs que l’on croit incapables d’admettre que des Arabes puissent contribuer à gouverner un État juif ? Ce serait leur accorder peu d’estime.

Dans quelques jours, nous commémorerons les 70 ans de Kafr Qasim. Le 29 octobre 1956, 49 citoyens arabes d’Israël qui rentraient des champs furent abattus, sans savoir qu’un couvre-feu avait été avancé. J’appellerai ici citoyens arabes d’Israël ceux dont beaucoup se définissent aussi comme Palestiniens, et que d’autres désignent comme Arabes israéliens. Depuis ce massacre, où en « la question arabe » en Israël ?

Faisons un bref détour historique : en 1992, sous Shamir, un gouvernement de droite dure décernait le prix Israël à Emil Habibi, écrivain israélo-palestinien, communiste, adversaire déclaré du sionisme.

Aujourd’hui, un ministre en exercice annonce vouloir déchoir de leur nationalité les deux réalisateurs de NAZA, un documentaire critique envers l’armée, tous deux Israéliens et juifs, et Smotrich déclare que le gouvernement du courageux Bennett formé en 2021 avec Mansour Abbas était plus grave que le 7-Octobre. Il a expliqué ensuite qu’il parlait de « gravité politique », ce qui ne change rien à l’énormité de la comparaison : mettre sur le même plan une coalition entre citoyens israéliens et le massacre de plus d’un millier de personnes, il fallait oser.

Reuven Rivlin, homme du Likoud devenu président de l’État, a été le premier à assister à la cérémonie de Kafr Qasim, en 2014, où il a qualifié le massacre de crime atroce. Il a défendu la pleine citoyenneté des Arabes et même envisagé un État unique entre le Jourdain et la Méditerranée, tant il croyait en la force dynamique du sionisme et en une coexistence fondée sur l’égalité des droits. Depuis le 7-Octobre, une partie de la même droite que celle du grand Rivlin nous parle de transfert des Gazaouis, de privation des droits citoyens des Palestiniens en cas d’annexion de la Cis-Jordanie…

En 1982, après Sabra et Chatila, des centaines de milliers d’Israéliens manifestent contre la guerre : 10 % de la population juive du Pays est dans la rue à Tel-Aviv ; une commission d’enquête d’État est constituée et conclu à la responsabilité indirecte d’Israël, et Sharon doit quitter la Défense. Trois ans après le 7-Octobre, aucune commission d’enquête d’État indépendante n’a été constituée, et ceux qui demandent des comptes, dénoncent les atteintes à la justice ou contestent la conduite de la guerre sont régulièrement traités de traîtres ou de complices du Hamas. Des familles endeuillées ont elles-mêmes essuyé les injures de militants proches de la majorité.

Le vocabulaire de la haine s’est répandu depuis 25 ans au plus haut niveau de l’Etat. Les institutions, elles, sont toujours les mêmes. Mais une démocratie se juge pas également à la qualité du débat intellectuel, à l’évitement de la bestialisation de l’adversaire et à sa manière d’examiner ses propres fautes. Et sur ce terrain, quelque chose est pourri au royaume de Netanyahou.

Cette déliquescence de la parole publique se nourrit d’une peur israélienne parfaitement fondée : la seconde Intifada, à partir de 2000, avec ses attentats dans les bus et les restaurants, qui ont fait des centaines de morts parmi les civils et des milliers de blessés ; la prise du pouvoir par le Hamas à Gaza en 2007, suivie de la construction d’un labyrinthe de tunnels à ciel ouvert ; le Hezbollah, bastion sur-armé de l’Iran aux frontières de la Galilée ; le programme nucléaire iranien ; puis le 7-Octobre. Nul ne peut demander aux Israéliens de ne pas placer la sécurité comme la priorité absolue de l’enjeu électoral.

La question est la suivante : faut-il pour autant, du fait de cette insécurité existentielle, tenir les citoyens arabes d’Israël à l’écart du pouvoir ? Les difficultés sont indéniables : certains partis arabes contestent la définition d’Israël comme État juif, et leurs positions sur le conflit palestinien, l’armée ou les territoires sont inconciliables avec celles d’un gouvernement sioniste. C’est esthétique, une coopération judéo-arabe au pouvoir, mais on ne gouverne pas en feignant d’ignorer de telles divergences, surtout en temps de guerre.

Que ferait un gouvernement comptant des ministres arabes s’il devait décider d’une riposte contre un État voisin ou contre des groupes armés ? Je n’ai pas de réponse mais s’il est indiscutable que cette présence arabe peut compliquer certaines décisions, elle peut aussi les éclairer, en apportant autour de la table une voix différente. Elle n’empêche pas forcément de décider, et peut parfois aider à éviter des erreurs.

Et le 7-Octobre, me dira-t-on ? Justement.

Selon plusieurs enquêtes, des responsables égyptiens et émiratis auraient averti Israël d’une attaque du Hamas d’une ampleur inhabituelle. Netanyahou nie avoir reçu ces avertissements. Mais imaginons un instant que ces voix arabes aient été mieux entendues par ceux qui décidaient de la sécurité d’Israël. Aurions-nous évité le désastre ? Nul ne le sait. Mais ceci devrait nous faire réfléchir avant de considérer toute présence arabe dans les instances de sécurité comme un danger.

Et le 7-Octobre a aussi révélé autre chose. Des Arabes citoyens d’Israël ont risqué leur vie pour sauver des Juifs. Youssef Ziadna a sauvé des dizaines de jeunes du festival Nova. Le secouriste Awad Darawshe est resté auprès des blessés jusqu’à y laisser sa vie. D’autres Bédouins ont secouru des festivaliers, des soldats, des familles israéliennes. Dans les hôpitaux, parmi les secouristes et les bénévoles, la solidarité arabe ne s’est pas limitée aux paroles.

Ne serait-il pas temps de regarder la réalité hétéroclite du monde arabe israélien, plutôt que de rester prisonniers d’une image figée depuis 1948, comme si les citoyens arabes étaient, par leur identité même, une cinquième colonne incapable de participer aux responsabilités de l’État ?

Une participation arabe au pouvoir ne pourrait-elle pas, le cas échéant, apaiser une partie des tensions à l’intérieur des frontières d’Israël et même laisser entrevoir une évolution au-delà de la ligne verte ? Il se peut que ce soit chimérique. Mais mettons ce pari en regard de l’état actuel : une société israélienne qui se déchire et, ceci expliquant cela, un conflit avec les Palestiniens parvenu à son paroxysme. Bien sûr, l’entrée au gouvernement de partis arabes pourrait provoquer de nouvelles crises. Mais faut-il pour autant renoncer à ce qu’elle pourrait apporter ?

Et l’expérience de 2021 ? Mansour Abbas et son parti Ra’am entrent dans la coalition Bennett-Lapid : un parti arabe indépendant devient, pour la première fois, partenaire d’un gouvernement dirigé par un homme issu de la droite nationaliste. La coalition a duré un peu plus d’un an. Elle a fait voter en novembre 2021 le premier budget en 3 ans et lancé un plan quinquennal d’environ trente milliards de shekels pour les communautés arabes, dont une part consacrée à la lutte contre la criminalité. Ra’am a suspendu sa participation après les heurts de Jérusalem pendant le ramadan. Mais la coalition ne s’est pas défaite sur ce terrain : elle a perdu sa majorité avec la défection d’une députée de droite. Le bilan est difficile à évaluer sur un laps de temps si bref, mais il n’a rien d’un désastre et ce qui semblait impensable était possible. Outre le fait, et le contraste a été brutal, que pendant cette année Bennett, la tonalité du gouvernement avait évolué : moins d’invectives et de polarisation outrancière à laquelle Netanyahou a toujours eu recours pour mieux régner.

On m’objectera que les partis arabes doivent d’abord prouver leur loyauté envers l’État. L’exigence est légitime, à condition de dire ce qu’elle recouvre. Respecter les institutions, la loi et les règles démocratiques, refuser la violence politique, assumer les responsabilités du pouvoir : bien entendu. Mais les Arabes d’Israël n’ont pas à tenir la Nakba pour un événement heureux afin d’être de bons citoyens, pas plus que les Juifs n’ont à renoncer au sionisme pour admettre que leurs concitoyens portent une autre mémoire. Un État démocratique demande à ses citoyens de vivre sous les mêmes lois et de respecter les mêmes droits ; il ne leur demande pas de raconter la même histoire. Et justement, cessons de nous raconter des histoires : les citoyens arabes ne sont pas nos invités ; cette terre est leur pays, qu’ils l’appellent Israël ou Palestine, et nous n’avons aucune faveur à leur accorder lorsqu’il s’agit d’exercer leurs droits.

Si l’on veut vraiment évoquer la loyauté civique, allons jusqu’au bout. Les partis ultra-orthodoxes siègent depuis des décennies, alors qu’une grande partie des hommes de leur communauté échappe au service militaire et que leur système éducatif néglige des disciplines indispensables à l’autonomie économique. Ils font le choix de désobéir à la loi civile sur des sujets cruciaux.

Ils constituent désormais, par leur croissance, un défi sécuritaire et économique majeur qui menace Israël selon les experts économiques et géopolitiques de sorte que sans un changement radical de cap, c’est l’avenir même du pays qui pourrait être compromis par cette survivance féodale : dans un pays en guerre, une partie de la population bénéficie à la fois d’une dispense du tribut du sang et de transferts fiscaux financés par ceux qui travaillent, paient des impôts et servent dans l’armée. Dans quel autre pays trouve-t-on pareille aristocratie « spirituelle » en espèces si dissonante et trébuchante ?

Pourquoi alors exiger des partis arabes une adhésion idéologique préalable que nous n’exigeons pas des partis ultra-orthodoxes qui menacent l’avenir de l’Etat ? Les deux situations ne sont certes pas identiques, mais le plus grand danger n’est pas celui que l’on craint instinctivement.

On objectera enfin que le caractère juif de l’État serait affaibli. Depuis quand la présence de ministres arabes le menace-t-elle, en elle-même ? Jabotinsky, père spirituel de la droite révisionniste et du Likoud, avait imaginé un Premier ministre juif assisté d’un adjoint arabe, et inversement. Ce n’était pas un naïf qui ignorait le conflit national : il tenait pourtant la souveraineté juive et l’égalité politique des Arabes pour compatibles. Certains de ses héritiers le traiteraient aujourd’hui, au mieux, de gauchiste.

Pour autant, toute coalition ne serait pas viable : il y faut un programme commun, des engagements clairs, notamment sur la sécurité, et la capacité de surmonter les désaccords sans provoquer à chaque fois une crise gouvernementale. Les responsables arabes doivent eux aussi prendre leur part, en acceptant le principe d’un service civil et en ne niant pas l’existence d’un peuple juif et son droit à l’autodétermination. Sur le caractère juif de l’État, Mansour Abbas, chef de Ra’am, a montré en 2021 que ce n’est pas hors de portée : il a déclaré sur Channel 12 qu’Israël est né comme un État juif et qu’il le restera, la vraie question étant, selon lui, le statut du citoyen arabe dans cet État. Les dirigeants palestiniens l’ont vivement critiqué ; il a fait valoir que la criminalité dans les villes arabes, l’éducation, le logement et l’intégration économique comptaient davantage que l’idéologie. Ces sujets « arabes » concernent de toute façon tout Israël, qui en paie aussi le prix.

La Déclaration d’indépendance d’Israël du 14 mai 1948, proclamée en pleine guerre judéo-arabe de 1947-1949, alors que la survie même de l’État était en jeu, invitait les habitants arabes à participer à son édification, sur la base d’une citoyenneté pleine et égale et d’une représentation dans ses institutions. Les pères et mères fondateurs n’ignoraient rien de l’hostilité de leur environnement. Et pourtant, ils ont formulé cette promesse pour l’avenir de l’État naissant.

Je ne crois pas qu’une participation arabe résoudrait à elle seule les divisions israéliennes, encore moins le conflit avec les Palestiniens. Mais après 78 ans d’existence, Israël devrait avoir assez de maturité pour opérer un compromis civique historique. Car une démocratie qui écarte par principe du pouvoir plus d’un cinquième de ses citoyens ne se protège pas. Au contraire, elle se prive d’une partie de ses forces.

L’entrée de députés arabes dans une coalition pour arracher le pouvoir aux extrémistes de la droite juive serait tout à l’honneur d’Israël. Une manière symbolique de réparer la tragédie de Kafr Qasim, en 1956. 70, presque jour pour jour. Il serait temps.

à propos de l'auteur
Eric est avocat en droit social à Paris.
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