Que ce soit dans les amphithéâtres distingués du Collège des Bernardins , ou dans les studios feutrés de la chaîne de télévision catholique KTO, il n’est pas rare d’entendre pérorer des conférenciers catholiques qui ne se gênent pas pour dénigrer, plus ou moins subtilement, les politiques israéliennes dont leur petit magistère auto-proclamé croit devoir dénoncer, sur un ton qui se veut à la fois prophétique et doctoral, l’atteinte grave à la morale biblique qu’elles constituent, et le danger qu’elles font courir à Israël lui-même.

En ces lieux d’excellence, on rappelle donc au bon public chrétien que le Livre de l’Exode commande à l’Israélite de ne pas « molester » ni « opprimer » le ‘Ger’ – et ce au nom de l’empathie que tout Juif devrait ressentir envers lui, puisqu’il a lui-même été ‘Ger’ en Égypte (Ex 22, 20 ; 23, 9). Mieux, renchérit-on : le Lévitique et le Deutéronome lui prescrivent d’AIMER le ‘Ger’ (Dt 19, 34), et même de l’AIMER COMME SOI-MÊME (Lv 19, 34).

Plus extraordinaire encore: le Lévitique rapporte l’avertissement solennel de Dieu : « … la terre est à moi et vous êtes pour moi des résidents (gerim) et des colons (toshavim) » (Lv 25, 23). Il n’en fallait pas plus pour qu’un jour, tel prêtre-conférencier – sans doute illuminé par la révélation que constituait pour lui ce texte auquel il n’avait, jusque-là, porté qu’une attention distraite – se sente poussé (par l’Esprit?) à susurrer sentencieusement que le peuple juif moderne – devenu israélien aux dépens des Palestiniens, dont l’installation en « Palestine » est antérieure à la sienne – ne devrait pas oublier qu’il pourrait bien avoir le sort de ses ancêtres, déportés en raison de leur gestion injuste de la terre [1].

Il convient de préciser que, par un souci de vulgarisation – louable ou suspect, selon le point de vue adopté pour en juger –, ces spécialistes recourent à la terminologie courante en désignant le ‘Ger’ par le vocable français d’‘étranger’. Or ce terme a, de nos jours, une tout autre signification que celle du ‘Ger’ de la bible. Popularisé par le cinéma, en particulier dans les westerns, l’étranger campe, dans l’imaginaire populaire, le personnage du nouveau venu indésirable, de l’homme qui n’est pas « du coin », et envers lequel l’habitant local pouvant exciper d’une antériorité indiscutable – même si elle a rarement la longévité qu’on lui prête – nourrit une hostilité agressive instinctive, viscérale. Cet ‘étranger’-là dérange, inquiète même, parce qu’il n’est pas comme les autres, ou, plus prosaïquement parce qu’on ne le connaît pas, ce qui le désigne aux yeux de tous comme un intrus. Enfin, dans le contexte socio-économique moderne, on le perçoit comme une menace économique, du simple fait de la concurrence potentielle que pourrait constituer sa force de travail au détriment de celle des nationaux.

C’est peu dire que le ‘Ger’ dont il est question dans la Bible ne correspond pas du tout à ces critères. Indéniablement plus fiable est cette description d’un expert incontesté du cadre institutionnel et religieux de la vie du peuple juif dans l’Ancien Testament :

Le gér est essentiellement un étranger qui vit d’une manière plus ou moins stable au milieu d’une autre communauté où il est accepté et jouit de certains droits. Il peut s’agir d’un individu ou d’un groupe. Abraham est un gér à Hébron, Gn 23, 4, comme Moïse en Madian, Ex 2, 22 ; 18, 3, un homme de Bethléem va, avec sa famille, s’établir comme gér en Moab, Rt 1, 1. Les Israélites ont été des gérim en Égypte, Ex 22, 20 […]. Etc. [2]

À ce contresens exégétique majeur est venu s’ajouter l’effet destructeur d’une théologie largement politisée et partisane ayant pour elle la caution scientifique du bibliste renommé Walter Brueggemann [3]. Ces assauts conjugués ont contribué à la diffusion ‘virale’ de la doxa chrétienne selon laquelle, malgré les promesses divines assurant au peuple juif la possession de la terre promise à Abraham et à sa descendance juive, la mauvaise conduite de cette dernière, dans le droit fil de celle qui avait valu à ses ancêtres déportation, exil et dépossession de la terre, se reproduit sous nos yeux au détriment du peuple palestinien, annonçant, selon ces prédicateurs d’un « autre Évangile » [4], la réitération inéluctable du scénario divin punitif antérieur, en vertu de l’adage populaire selon lequel les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Et pour compléter le tableau, la propension aux analogies les plus fantaisistes [5], appliquées de manière routinière au peuple d’Israël par tout ce que la blogosphère compte de géopoliticiens au petit pied, et d’israélophobes compulsifs, contribue grandement à intoxiquer inexorablement une partie croissante de l’opinion publique, dénuée de connaissance mais toujours prompte à sacrifier les boucs émissaires qu’on lui désigne, comme autant d’exutoires pour ses pulsions destructrices et meurtrières, qui métastasent dans les bas-fonds de consciences rongées par le cancer de la haine de l’autre

Qu’on me comprenne bien : je veux parler de cet Autre par excellence, que le politiquement correct empêche de nommer, mais que tout le monde connaît, et à propos duquel il est de bon ton de hocher la tête d’un air entendu en marmonnant: si vous voyez ce que je veux dire


© Menahem Macina

Article mis en ligne sur Times of Israel, le 30 août 2016

[1] Témoin ces affirmations arbitraires : « …la terre lui est retirée parce qu’Israël n’a pas été juste sur cette terre et n’a pas appliqué ce que Moïse lui avait commandé d’appliquer, notamment sur l’accueil de l’étranger. » Et encore : « …la terre n’est pas tant un droit, n’est pas tant un dû que c’est un devoir et le devoir de l’accueil. Et au cœur de ce creuset de l’exil, l’expérience va rappeler à Israël qu’il n’est légitimement l’élu de Dieu que s’il va cultiver en lui-même ce qu’il a toujours été, c’est-à-dite l’extranéité [sic] », dans  « Étranger, qui es-tu ? Étranger, qui suis-je? », conférence du P. Philippe Fabre, enregistrée au Collège des Bernardins à l’automne 2014. Transcription et notes critiques de Menahem Macina, p. 9 du pdf.

[2] R. De Vaux, o.p., Les Institutions de l’Ancien Testament, Cerf, Paris, vol I, p. 116.

[3] Voir mon article : « En taxant les Juifs d’’exclusivisme’, le savant bibliste Walter Brueggemann délégitime l’Israël d’aujourd’hui ».

[4] L’expression est de l’apôtre Paul en 2 Co 11, 4, et Galates 1, 6.

[5] Du type « camp de concentration à ciel ouvert », « apartheid», « holocauste », pour ne citer que les expressions les plus éculées.